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SOUS LA BOTTE

Au début de mai 1940, j'étais revenu de Rome où me retenaient depuis cinq mois mes fonctions de Commissaire Général du Gouvernement français à l'Exposition Universelle de Rome, pour rentrer à Paris. J'avais, en effet, reçu du comte Ciano la confidence que la guerre entre l'Italie et la France était imminente et je jugeais inutile d'attendre plus longtemps. Je partis au milieu de la consternation générale qui envahissait chaque jour davantage les nombreux amis que nous avions en Italie et qui désespéraient du sort de la France.

Je fus d'autant plus surpris, à mon arrivée à Paris, de trouver ni les milieux politiques, ni l'opinion publique, aussi gravement inquiets ; il semblait y régner une inconscience absolue de la réalité. Tout le monde semblait vivre dans cette espèce d'euphorie proche de l'indifférence qui, depuis le début de la guerre, constituait le climat du pays. Je finis, moi aussi, en vertu d'un phénomène psychologique bien connu, par me laisser quelque peu envahir par cette torpeur optimiste. Cependant, à la Commission de l'Armée dont j'étais le premier vice-président, les inquiétudes qui avaient surgi dès le début de la guerre, se faisaient chaque jour plus vives et plus angoissantes.

Le 15 mai 1940, je me rappelle exactement la date, j'allais, comme de coutume, vers onze heures du matin au Quai d'Orsay pour y prendre connaissance des télégrammes de Rome que j'avais mission se commenter pour la Commission des Affaires Etrangères du Sénat. J'étais mis en éveil par les bruits alarmants qui couraient depuis deux jours, mais sans plus. Lorsque j'arrivais au Quai, je trouvais le Ministère en plein désarroi ; on empilait à la hâte, sur des camions stationnés dans le jardin du Ministère, les dossiers ; des employés et des huissiers les chargeaient pêle-mêle et s'affolaient ; les fonctionnaires du Cabinet et des services étaient pour la plupart invisibles, les dactylos et les secrétaires toujours très particulières du Ministère avaient, visiblement les nerfs en boule ; tout ce monde, qui avait perdu complètement son sang froid, n'avait qu'une idée : fuir et partir avec les dossiers pour des régions plus éloignées de l'ennemi.

On m'avait conseillé de partir sur-le-champ avec mes documents, les Allemands devant être le soir même aux portes de Paris. Je n'en fis rien, mais j'eus le tort, ce jour-là, de ne pas mettre en lieu sûr les documents que je détenais et de les conserver dans mon armoire ; je renouvelais une erreur que j'avais commise en 1918, quand je dus, à l'approche des Allemands, brûler des dossiers intéressants.

Je me rendis au Palais ; je déjeunais place Dauphine au restaurant du Vert Galant où je déjeunais avec mon Secrétaire Général M. Mathon, puis je plaidais une banale affaire de loyers.

Les jours qui suivirent, pour le public tout au moins, n'apportèrent rien de nouveau. On était convaincu que le général Weygand dont la nomination au Commandement de l'Armée avait été accueillie avec faveur, réaliserait la jonction de nos armées coupées l'une de l'autre et arrêterait l'ennemi sur la Somme. En 1914 et en 1918, répétait-on à l'envie, les

Allemands étaient arrivés encore bien plus près de Paris et Paris avait tenu. Cependant, l'inquiétude grandissait ; les nouvelles étaient franchement mauvaises et malgré le soin qu'apportait le gouvernement à les dissimuler, elles transpiraient quand même.

A la Commission de l'Armée du Sénat, le colonel Fabry qui était l'homme de l'Etat-Major et qui, depuis le début de la guerre s'était chargé, d'ailleurs avec une bonne foi absolue, d'entretenir l'illusion générale, avait fait un exposé affreusement pessimiste. La superbe du Président du Conseil était elle-même tombée. Dans cette seconde quinzaine de mai, les Parisiens, qui purent le faire, évacuèrent leurs familles, mais restèrent eux-mêmes à leur poste. Bien qu'assez renseigné, je ne fis partir les miens en Touraine que le 3 juin. Ce jour-là, la situation apparaissait comme presque désespérée. Le dimanche 9 juin, seul à Paris, je travaillais dans mon cabinet, lorsque l'envie me prit d'aller dîner en famille et de ramener le lendemain à Paris l'une de mes filles qui devait y passer le mardi un examen de licence. Je prévins mon chauffeur, et trois heures après, j'étais chez moi. Je m'apprêtais, le lundi, à repartir après le déjeuner, lorsque je reçus de la Préfecture de Tours un coup de téléphone m'invitant à être à minuit au train parlementaire officiel et à leur faciliter leur installation. C'est ce que je fis bien volontiers.

Le mardi 11 juin, le Gouvernement s'installe à Tours et dans les environs où de nombreux services ministériels l'avaient précédé depuis plusieurs mois. Le Président de la République est au château de Cangey, à Larçay ; le Président du Sénat au château de la Plaine, à Fondettes ; celui de la Chambre au château de Moncontour, à Roche Cordon.

Le Sénat est installé à l'Hôtel de Ville de Tours où le grande salle des fêtes a été transformée en Salle des Séances, et dans laquelle se dresse, dans le fond, la tribune de la Convention et de Thermidor qu'on avait retirée du Garde-Meuble National pour l'apporter à Tours où personne ne devait y monter !

La Chambre a pris possession du Lycée et du Théâtre, les Ministres sont un peu partout.

La Touraine, première étape prévue sur le chemin du repliement, était depuis plusieurs mois remplie des fonctionnaires de tous ordres qui ont laissé dans nos campagnes d'assez fâcheux souvenirs.

Des familles entières s'étant installées dans des maisons paysannes, elles les trouvèrent sans grand confort et s'en étonnèrent en termes désagréables. L'aspect joyeux et reposant des maisons de pierre blanche, encadrées de fleurs et tapissées de roses et de glycines, ne tenaient évidemment pas lieu de salles de bains et de lavabos à eau courante. Messieurs les Ronds de Cuir, en séjournant dans la patrie de Courteline, n'avaient pu réaliser la gravité de la situation et avaient été incapables de comprendre que le temps des petites convenances personnelles était révolu. Ils étaient venus villégiaturer avec leur femme, leurs enfants et leurs petites amies, suivis de l'élégante et prétentieuse cohorte féminine que comportent tous les ministères.

Tous ces gens croyaient encore, selon l'expression dont se servait en 1915 une célèbre sociétaire de la Comédie française, que c'était la "guéguerre" alors que c'était, hélas, la plus tragique des guerres.

En se repliant à Tours, devenue pour deux jours capitale, le Gouvernement avait traîné derrière lui, parmi des personnalités fort dignes, toute la séquelle des personnages plus ou moins officiels ou plus ou moins marquants qui filèrent ensuite à Bordeaux et à Vichy. Tours regorgeait de journalistes, de littérateurs, de grandes dames de petite vertu, qui font partie du Tout Paris officiel, de cette foule du Paris des premières qui se croit tenue, aux heures de panique, de suivre le Gouvernement pour s'assurer une illusoire sécurité.

Tout ce monde, en quête de logements difficiles à trouver, était fort exigeant et les traditions proverbiales de courtoisie et d'hospitalité de la vieille cité tourangelle étaient mises à rude épreuve. Les hôtels, les cafés, les restaurants regorgeaient de consommateurs qui ne comprenaient pas qu'il était impossible qu'on leur servît impeccablement les dîners fins que leurs sens réclamaient impérieusement.

Au hasard des rencontres, je vis sur les boulevards nombre d'académiciens parmi lesquels, mon vieux camarade l'académicien Octave Aubry, le consciencieux et brillant historien de l'épopée napoléonienne, quelques ministres, de grands artistes, beaucoup d'hommes politiques que je connaissais presque tous et des journalistes, surtout des journalistes, en quantité, en masse : l'imposante Louise Weiss, l'apôtre du féminisme intégral et malgré le tragique des circonstances, je ne pus m'empêcher de penser que j'avais, d'une façon bien imprévue, passé sa première nuit de noces avec elle. En effet, je partais pour Bordeaux où j'allais plaider le lendemain et j'étais seul dans mon coin de compartiment lorsque Louise Weiss y arriva avec un monsieur que je ne connaissais pas. Elle me le présenta, c'était son mari qu'elle avait épousé l'après-midi même. Il était délicat de ma part de changer de compartiment ; nous fîmes un brin de conversation, puis je m'endormis dans mon coin, sans être le moins du monde troublé par la présence de la jeune mariée qui était d'ailleurs d'âge certain. Louise Weiss ronfla comme un sonneur ; quant à son mari, je n'ai jamais su si ma présence l'arrangeait ou le dérangeait ; j'eus plutôt l'impression qu'elle l'arrangeait ! Je n'ai jamais su depuis ce jour ce qu'était devenue Louise Weiss, qui ne manquait ni de talent ni d'érudition et dont le père, Ingénieur en chef des Ponts et Chaussées était un de nos plus remarquables fonctionnaires ; j'espère que cette excellente femme n'a pas subi le sort abominable qui fut celui de tant de ses malheureux coreligionnaires.

Je rencontrais également Geneviève Tabouis, toujours à la recherche de potins, de fables et de cancans, desquels elle tirerait son papier du lendemain ; Buré dont le nationalisme professionnel portait le crêpe. Je bavardais longuement avec lui ; il avait été mon camarade au Quartier, je l'avais vu successivement évoluer de la présidence des étudiants collectivistes au mouvement socialiste de Lagardelle, puis à l'Homme enchaîné de Clémenceau, pour faire ensuite partie de l'entourage intime de Briand qu'il déchira plus tard à belles dents, pour finir dans les organes nationalistes et réactionnaires les plus marqués. Ecrivain cultivé, journaliste remarquable, à l'intelligence fort vive, Buré faisait montre d'un incontestable talent, ami amusant et charmant dans l'intimité, ses cabrioles déconcertantes dans la vie publique, ses reniements, l'âpreté de ses attaques contre ses anciens protecteurs, avaient éloigné de lui beaucoup d'hommes sérieux.

Dans la nuit du 13 au 14 juin durant laquelle le gouvernement déménagea, comme à la cloche de bois, pour Bordeaux, Tours se vida presque instantanément de la foule de ses visiteurs qui ne laissa aucun regret parmi les Tourangeaux satisfaits d'être entre eux pour supporter bravement le choc de l'ennemi qui s'avançait et qui quelques jours après, devait détruire les plus beaux quartiers de leur cité.

Le vendredi 14 dans la matinée, je vins à Tours et je dus laisser ma voiture sur la rive droite de la Loire tant était longue la file des voitures qui passaient le pont gardé par des soldats nord-africains. J'allais d'abord à l'Hôtel de Ville, complètement désert, puis à la Préfecture pour y voir partir le Ministre de l'Intérieur, Mandel, qui y était logé et avait pris possession du cabinet du Préfet.

A la Préfecture, M. Vernet, qui devait avoir quelques jours après une conduite héroïque, ainsi que l'Archevêque Monseigneur Gaillard et le Maire M. Ferdinand Morin, en tentant tous les trois, au péril de leur vie, d'éviter à Tours le terrible bombardement et l'incendie de juin 1940, j'appris qu'on me réclamait à Bordeaux où m'appelaient mes fonctions provisoires de Président de la Commission de l'Armée au Sénat. Le Président, mon ami Daniel Vincent, était retenu au Quesnoy dont il était le Maire, et m'avait donné une délégation générale pour agir en son nom. Déjà la veille, avec l'aide de mon excellent collègue M. Chaumié, j'avais assuré le départ et la mise en sécurité des archives de la commission dont je gardais une petite partie avec moi.

Je décidais de partir le lendemain, samedi 15, et de prendre, pour regagner Bordeaux, le plus possible de routes secondaires.

D'ailleurs, je savais que le pont de Tours sauterait le lendemain et je résolus de passer la Loire à Saumur. J'y arrivais sans trop d'encombre vers quatre heures après avoir été arrêté par de multiples patrouilles de soldats en débandade. J'avais deux voitures, l'une conduite par mon chauffeur, contenant des objets auxquels je tenais, l'autre conduite par ma plus jeune fille, âgée à ce moment de 20 ans, où je me trouvais avec ma femme. Saumur avait été la veille sévèrement bombardée, mais les ponts étaient intacts à l'exception de la dernière arche de l'un d'entre eux sur laquelle on avait jeté à la hâte une passerelle improvisée. Un embouteillage terrible s'était produit sur les ponts et nous y restâmes deux heures sous les avions allemands qui tournoyaient à trois ou quatre cents mètres au-dessus de nous, sans d'ailleurs jeter aucune bombe.

Après Saumur, la route était dégagée ; je couchais en Anjou chez un de mes cousins, dont le beau-frère avait été, sans que nous le sachions naturellement, tué le jour même, à Châtillon-sur-Seine, par une bombe d'avion allemand, dans l'exercice courageux de sa profession de docteur. J'arrivais à Bordeaux dans la soirée du dimanche 16, après avoir laissé une des voitures chez lui. Dès que nous eûmes quitté les voies secondaires, pour rejoindre à Saintes la grande route qui conduisait directement à Bordeaux, nous eûmes sous les yeux un lamentable spectacle ; officiers et soldats, de toutes armes, descendaient individuellement vers le Sud au milieu du flot des réfugiés civils ; ils avaient quitté leurs unités et s'étaient presque tous débarrassés de leurs armes ; ils demandaient qu'on les montât en auto et qu'on leur donnât des vivres en usant de toutes les menaces pour obtenir satisfaction. Les officiers se montraient particulièrement arrogants, sans aucun droit, ils réquisitionnaient les autos ou les prenaient purement et simplement dans les garages des hôtels, se mettaient au volant sans plus de façon. C'était vraiment la déroute. A voir sur la route l'attitude lamentable de ces fuyards parmi lesquels j'eus la tristesse d'apercevoir trois colonels, on se rendait compte des qualités dont ces hommes avaient dû faire preuve dans leur commandement ! Beaucoup d'autres, heureusement pour l'honneur de l'armée française, étaient tombés en héros.

Ayant été à différentes reprises pendant la Grande Guerre, Secrétaire d'Etat à la Guerre et même pendant un court temps, pendant la paix, Ministre de la Guerre, ayant été aussi officier de réserve, j'avais conservé naturellement un grand respect de l'uniforme, et si je n'avais pu être mobilisé, c'est que la loi me l'interdisait.

J'éprouvais alors une terrible désillusion, qui devait être confirmée ensuite par l'ardeur avec laquelle trop d'officiers de carrière, montèrent au lendemain de larmistice et de la constitution du gouvernement de Vichy, à l'assaut des places, des prébendes et des sinécures. J'imagine que l'armée nationale qui a compté et qui compte encore tant d'hommes prêts à tous les sacrifices pour le pays, ne doit pas être très fière de ceux qui se sont ainsi disqualifiés devant elle et devant l'opinion.

Dès mon arrivée à Bordeaux, j'appris que le maréchal Pétain allait constituer un nouveau gouvernement et négocier l'armistice. Si déchirant que ce fut pour mon coeur de Français cet armistice conclu dans la déroute, si humiliant qu'il fut, je considérais moi aussi, qu'il était à ce moment tragique, la seule issue qui fut possible et c'était à ce moment, il importe de le rappeler aux résistants de toutes les heures, et surtout à ceux de la douzième et de la treizième heure, l'opinion de 99 Français sur 100.

Il était la seule façon de sauver ce qui restait de notre armée, de laisser en face de l'Allemand un gouvernement régulier qui pouvait, dans une certaine mesure, éviter le pire aux Français déjà accablés de souffrances et leur laisser l'espoir d'un redressement lointain, mais encore possible. De plus, il était certain que la constitution d'un gouvernement en Afrique du Nord avait pour conséquence d'obliger les Allemands à l'occuper, ce qui leur était facile en passant par l'Espagne qui leur était ouverte et à nous priver ainsi de la seule base d'opération qui nous restait et qui devait s'avérer, dans l'avenir, d'une importance vitale pour le pays.

Ce qu'il ne faut jamais cesser de dire, c'est que sans l'Afrique du Nord, jamais notre pays n'aurait pu surmonter sa défaite et jamais les alliés n'auraient pu nous tendre la main pour nous mener jusqu'à une victoire que personne, sauf de Gaulle qui jeta le grand cri d'espérance, celui qui retentit encore dans nos âmes, ne pouvait espérer.

Je me rendis jusqu'au vieil et discret hôtel particulier qu'occupait le Maréchal et j'y trouvais ses deux collaborateurs, le général Brécard que je connaissais de longue date et mon camarade et ami de lycée le général Bineau avec lequel j'avais toujours été très lié, son père étant également un ami du mien. J'étais en grande confiance avec Bineau qui devait finir tragiquement après avoir joué pendant l'occupation un rôle abominable que je ne l'aurais jamais cru capable de remplir.

Il me mit complètement au courant de la situation militaire et politique et me confirma dans mon opinion que le Maréchal semblait par son autorité morale, le seul homme de France capable d'imposer un certain respect aux vainqueurs et d'en user pour le bien de la France.

"Le Maréchal, me dit-il, - et je rapporte fidèlement ses paroles que j'ai notées immédiatement - va prendre le pouvoir et conclure un armistice dans la dignité en sauvegardant tout ce qu'il pourra des intérêts français. Mais, poursuivit Bineau, le Maréchal s'effacera le plus vite possible et dès que les circonstances le lui permettront", et sachant qu'il s'adressait à un vieux républicain, il ajouta enfin : "avec le Maréchal toujours si loyal, la République n'a rien à craindre et les institutions seront respectées".

Il me pressentit pour savoir si j'accepterais, le cas échéant, un portefeuille dans le ministère en formation, mais si je me résignais douloureusement à un armistice, à mon sens inévitable, je refusais net d'en être un des artisans.

Je sortis de cette conversation avec un ami, dans lequel à ce moment j'avais confiance, je dois dire un peu apaisé, cependant, j'avais été assez fâcheusement impressionné par le calme étrange que j'avais rencontré dans l'entourage du Maréchal, calme dans lequel j'avais cru discerner une certaine satisfaction d'en finir avec des hommes politiques que les militaires rendaient naturellement responsables de nos désastres.

Le lundi 17, je me rendis à Bordeaux, au cinéma de la rue Judaïque, qui était le local parfaitement inconvenant, réservé à la Haute Assemblée.

Là, j'appris que sur l'initiative de Laval, de Marquet et de quelques autres, une réunion de parlementaires qu'on a appelée "la Commune de Bordeaux", se tenait à l'Athénée. Je m'y rendis et je fus vite convaincu que ces assemblées restreintes, avaient bien plus pour objet de faire de la politique et de grouper derrière Laval, qui m'était déjà si fortement suspect, un nombre respectable de sénateurs et de députés, que de chercher quelle pouvait être la meilleure défense du pays.

Je fis part de cette impression au Président Jeanneney que je vis le lendemain. Malgré l'effondrement moral et physique que je constatais chez lui et qu'un bombardement nocturne avait accru, je compris, malgré les réticences prudentes dont il entourait toujours ses paroles, qu'il voyait avec déplaisir ces réunions présidées par Laval.

Ce que fut cette lamentable semaine de l'armistice, Jean Montigny l'a décrit dans un petit livre objectif et vrai (*). Le sort de la France se jouait au milieu des intrigues, des peurs, des affolements, des égoïsmes, des ambitions sordides, et les déjeuners politiques du "Chapon Fin" contribuaient à donner la nausée aux honnêtes gens. Le public spécial que j'avais vu à Tours se retrouvait à Bordeaux, mais plus à l'aise, plus en sécurité après deux jours d'accalmie relative, et très disposé à se livrer de nouveau aux jeux de la politique et du défaitisme.

C'est ici que se place l'affaire du Massilia :

Dans la nuit du 19 au 20 juin, Bordeaux avait été l'objet d'un bombardement assez sévère et les quartiers du centre, notamment, avaient été copieusement arrosés. Les Bordelais, et encore plus leurs hôtes de passage, avaient assez mal pris la chose ; on fuyait déjà Bordeaux et un vent de panique soufflait sur la cité.

Lorsque j'arrivais au cinéma sénatorial, je fus assiégé par des fonctionnaires et des collègues qui me dirent qu'un transport le "Massilia" se tenait prêt à appareiller pour transporter en Afrique Gouvernement et Parlement et les gens qui m'entouraient me pressaient afin que je me fisse inscrire pour le départ qui devait avoir lieu le jour même. J'avais entendu parler depuis deux jours de cette singulière idée qu'on avait eue de transporter en Afrique tout ou partie du Gouvernement, mais je n'avais jamais pensé qu'on pût essayer de la réaliser. J'ai appris, depuis, par le livre de de Monzie sur quels ordres le "Massilia" était venu à Bordeaux.

En réalité, tous ces hommes, qui basaient sur des raisons de dignité, d'utilité nationale et de salut public, sur des paradoxes aussi, la nécessité d'un départ immédiat, avaient surtout peur ; ils avaient une affreuse peur qui ne rendait plus visible pour eux que la fuite, la pâle fuite devant l'envahisseur et les événements de guerre civile qui pouvaient résulter de l'occupation.

Quant à moi, à l'exclusion de tout raisonnement juste ou faux, je n'eus qu'un réflexe, le réflexe français.

Je m'indignais qu'on pût quitter la terre de France au moment même où elle était envahie, en laissant toute une population, à laquelle on n'envoyait pas de bateaux pour fuir, sans gouvernement, sans administration, à la merci complète de l'envahisseur. C'était provoquer, à coup sûr, les trahisons, les tractations honteuses et la révolte des patriotes, c'était en un mot installer sur notre sol la guerre civile.

"Je suis solidaire de la détresse de mon pays" répondis-je à un ancien Président du Conseil qui était parmi les plus ardents à prêcher le départ le matin, et qui, d'ailleurs, s'abstint l'après-midi de le prendre. "Votre honneur parlementaire, tel que vous le concevez, je m'en fous. Je ne connais en ce moment qu'un honneur, mon honneur de Français ; il exige que je reste et je resterai."

Le Secrétaire Général du Sénat, qui assistait à l'entretien, garda le silence mais il me prit les deux mains et me les serra très fort.

Quelques instants après, je vis Camille Chautemps auquel me liait, et me lie encore, une très vieille et très robuste amitié, rendue plus solide encore par l'incroyable injustice dont il est victime. Il m'apprit, ce que je pensais bien, que le Maréchal ne partirait pas, mais que, peut-être, le Président de la République, les Présidents des deux Assemblées et une fraction du Gouvernement, à la tête de laquelle lui, Chautemps, serait placé, irait en Afrique du Nord. Cette solution, dangereuse parce qu'elle devait attirer nécessairement les Allemands vers l'Afrique en traversant une Espagne toute prête à se laisser violer, semblait trouver quelque faveur dans l'esprit de Chautemps, toujours orienté par une sorte d'instinct irrésistible vers les solutions de compromis.

Le lendemain, après un faux départ des Présidents pour Perpignan et un retour précipité à Bordeaux, on apprit que le Gouvernement serait transféré à Vichy.

L'armistice étant signé, l'accord étant fait sur le tracé de la ligne de démarcation, je revins le mardi 25 à Tours, pleurant à la vue de ma chère vieille cité si cruellement meurtrie, comme on pleure sur les souffrances d'une mère. J'avais pu, entre temps, récupérer en Dordogne, lamentablement installée dans une grange, l'aînée de mes filles dont je n'avais plus entendu parler depuis quinze jours, et faire un saut jusqu'à la Préfecture de Mont-de-Marsan où j'avais mis en sûreté quelques documents de la Commission de l'Armée que j'avais encore avec moi.

Avant mon départ, j'avais vu prendre Bordeaux par quelques side-cars montés par des Allemands qui étaient entrés dans la ville sans même qu'aucun réflexe de résistance se soit manifesté dans la population ; il est vrai que Marquet était maire...

Quelques instants après mon arrivée à la campagne, j'eus la joie de voir arriver, avec ses enfants, ma seconde fille dont je n'avais aucune nouvelle depuis trois semaines.

L'épouvantable semaine de l'armistice m'avait permis de mesurer le degré de résistance morale de certains grands hommes politiques dont la carcasse tremblait plus que le coeur ne battait, l'ardeur des passions, le déchaînement en un pareil moment des intérêts individuels et des égoïsmes. Devant le plus grand désastre que la France ait jamais subi, les plus mauvais instincts ne désarment pas et je garde de cette semaine tragique un des plus douloureux souvenirs de ma vie ; c'est à ce moment que j'eus la certitude d'une défaite à laquelle, contre toute raison, je ne voulais pas croire encore ; c'est là que j'entendis la gorge serrée, étouffé par les larmes, la proclamation du Maréchal demandant à la France humiliée de mettre bas les armes ; c'est là que j'eus la vision réelle de la déroute.

C'est là aussi, il est vrai, que j'ai senti le plus profondément de ma vie combien j'aimais ma patrie que je m'étais toujours efforcé de bien servir, mais à laquelle je pris la résolution de tout sacrifier dans l'avenir pour qu'elle se relève et reprenne sa place dans l'histoire. Comme on était loin, à ce moment, de l'esprit européen, qui est sans doute un état d'esprit raisonnable et favorable à la paix, mais nous vaut déjà et nous vaudra encore tant de déconvenues et de désillusions !

Lorsque je me retrouvais au soir du 25 juin, avec ma famille au complet, sans mes deux gendres encore mobilisés, dans ma modeste résidence de Touraine à peu près épargnée, quand je revis, après cette semaine de cauchemar, les bois, les prairies et les champs qui l'entourent dans une solitude agreste où la paix des horizons n'était troublée que par quelques convois et quelques patrouilles de l'armée occupante, je me demandais comment, si près de la catastrophe qu'attestait la présence de l'ennemi, pouvaient surgir de la terre resplendissante de santé tant de calme et de douceur. Je goûtais pour un instant l'apaisement qui, parmi les paysages familiers, envahissait de nouveau mon âme violemment secouée et qu'attendaient de nouvelles épreuves. Dans cet oasis de paix, je reprenais mes forces pour de nouveaux chocs.

(*)

- "Après la défaite" par Jean Mintigny.


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Trystram David 2001-12-02