Après m'être reposé quelques jours en Touraine et avoir remis en place les papiers et les objets que les Allemands y avaient laissés dans un indescriptible désordre, je partis pour Paris où j'avais hâte de voir si des perquisitions n'avaient pas livré aux Allemands des documents que j'avais eu la grosse imprudence de laisser dans mon appartement vide. Heureusement, aucune perquisition n'avait eu lieu et rien n'avait été touché.
Je fus moins favorisé en Touraine où, au cours de l'occupation, ma propriété fut l'objet de quatre perquisitions, trois étant effectuées par les Allemands pour y chercher des papiers, des armes et des officiers anglais parachutés, et une étant faite sur l'ordre du gouvernement de Vichy pour y rechercher je ne sais pas quoi !
A mon arrivée à Paris, je reçus encore un rude choc psychologique ; le drapeau à la croix gammée flottait sur tous les édifices ; les rues et les lieux publics étaient bondés de soldats allemands et si à ce moment (juin 1940), leur conduite était encore correcte et même courtoise, (ils se sont rattrapés depuis), on ressentait affreusement la présence de l'ennemi dans la capitale. Je fis deux brefs pèlerinages, l'un au Palais désert, devant le monument élevé à la mémoire des avocats si nombreux, tombés pour la Patrie au cours de la Grande Guerre, l'autre devant la statue de Paul Déroulède, élevée en bordure du square Laborde, en face de l'église St-Augustin.
Un instinct, que je ne cherchais pas à réfréner, m'avait conduit, tour à tour, devant les deux monuments qui représentaient pour moi l'image de ma patrie souillée.
Je m'y recueillis quelques instants, évoquant les vers que ma mère, après 70, consacrait à la France, les jours glorieux de l'armistice de 1918 et les scènes de déroute que je venais de vivre. Si des jeunes lisent ces lignes, ils me trouveront sans doute ridicule, mais je versais de vraies larmes d'amertume et de désespoir.
Dès mon retour en Touraine, mon ami M. Albert Arrault, directeur de la Dépêche du Centre et de l'Ouest, avait obtenu de moi que je m'efforce de continuer la collaboration que j'apportais régulièrement depuis 40 ans au grand quotidien régional et dont il était propriétaire. J'avais voulu me récuser, sachant bien qu'il serait impossible à un journaliste français d'écrire librement et publiquement pendant loccupation, mais, sur son insistance, j'avais accepté de faire l'expérience ; elle ne fut pas longue et, après la parution de quelques articles, je fus appelé à Tours à la Commandanture où, après m'avoir menacé de me mettre en prison, on m'interdit non seulement d'écrire mais encore de mettre les pieds au journal. J'ai encore dans l'oreille les paroles de l'officier qui me reçut, - avec courtoisie d'ailleurs -, le capitaine Messner, directeur d'une maison d'édition de Berlin : "M. René Besnard, me dit-il, un journal est une arme de guerre ; vous comprendrez que nous ne la laissions pas entre les mains d'un homme qui ose se déclarer ouvertement notre ennemi."
Je n'avais qu'à m'incliner ; c'est ce que je fis et les Allemands firent alors venir deux journalistes à solde, dont l'un était un ancien déserteur de la guerre de 14, qui écrivirent les plus abominables articles que j'ai jamais lus et qui eussent dû amener M. Albert Arrault à retirer son nom de la manchette du journal. Il n'eut pas le courage de le faire et j'ai toujours regretté que cet ami, dont les sentiments patriotiques n'étaient pas douteux, montrât dans la circonstance une telle faiblesse. Il l'a d'ailleurs payée de la mise sous séquestre, puis de la spoliation de son journal. Quant aux deux tristes personnages qui écrivaient à la solde de l'étranger, l'un mourut quelques mois avant la Libération, l'autre fut condamné, à la Libération, aux travaux forcés à perpétuité.
J'étais à peine revenu à Paris que je reçus ma convocation pour l'Assemblée Nationale. Je partis de Tours en auto, le matin, m'arrêtais pour déjeuner chez le Préfet de l'Indre, à Châteauroux, et j'arrivais à Vichy vers les six heures du soir. C'est en arrivant que j'appris de la bouche de mon collègue, M. Vincent, sénateur de la Côte-d'Or, la mort de mon cousin germain, le docteur Fernand Bourée, que je considérais et aimais comme mon frère, tué à Châtillon-sur-Seine par une bombe d'avion ; cette nouvelle me bouleversa profondément.
Je me rendis tout de suite à une réunion des sénateurs anciens combattants qu'on m'avait signalée. On y discutait sur deux motions : l'une de Paul Boncour qui donnait au Maréchal les pouvoirs les plus absolus ; l'autre de Tourine, beaucoup plus réticente et réservée et qui devint la motion finalement adoptée le lendemain par l'Assemblée Nationale et obligeant le Maréchal à faire ratifier par le pays la Constitution qu'il lui soumettrait. C'est de cette disposition capitale dont il ne devait jamais tenir compte, commettant ainsi vis-à-vis de l'Assemblée Nationale un véritable abus de confiance moral.
Pour en revenir à la réunion des Anciens Combattants, il était assez piquant de voir le socialiste raffiné qu'est Paul Boncour aux prises avec Tourine qu'on qualifiait de réactionnaire, afin de l'empêcher de limiter dans l'intérêt républicain les pouvoirs exceptionnels dont l'attribution au Maréchal paraissait à tous indispensable. Par quel miracle Paul Boncour, de maréchaliste enragé, devint-il le lendemain un des opposants au Maréchal, je n'en sais rien, mais ce que je sais, c'est qu'il tira largement parti, par la suite, de cette attitude d'opposition en prenant la présidence du fameux groupe des quatre-vingts opposants qui comprenait dailleurs une vingtaine de parlementaires qui, volontairement ou non, s'étaient abstenus !
Toujours est-il qu'à la veille de l'Assemblée Nationale l'unanimité semblait s'être faite sur la nécessité de mettre, pour un temps, les Chambres en sommeil et de donner au gouvernement du Maréchal des pouvoirs exceptionnels.
Les deux Présidents, Jeanneney et Herriot avaient, au cours des réunions préparatoires du Sénat et de la Chambre, publiquement proclamé cette nécessité et tout le monde les suivait. Ils ont, tous les deux, dans le vote des pleins pouvoirs, la plus grande part de responsabilité ce qui eût dû, peut-être, les inciter à moins de sévérité et à plus d'indulgence à l'égard de collègues coupables seulement de les avoir écoutés.
Bien mieux, le Président Jeanneney avait présidé, sans faire aucune observation, gardant un silence absolu, sauf pour empêcher le député Vincent Badie de déposer sa motion de protestation, et deux orateurs au moins, Boivin Champeaux et Flandin, avaient proclamé, en termes éloquents, que la République subsistait.
Personne ne se doutait et ne pouvait se douter, à ce moment, de la trahison politique de Pétain. Cependant, dans l'entourage de celui-ci, on jouait habilement d'une menace de coup d'Etat, dont on attribuait, bien à tort à mon avis, le projet au général Weygand, qui était à Riom avec une division. Parallèlement à la menace du croque-mitaine Weygand, on laissait entendre le chant de la sirène de Gaulle. Les familiers de Pétain insinuaient que Pétain et de Gaulle étaient parfaitement d'accord, et que pendant que Pétain limiterait en France les dégâts de l'invasion, de Gaulle organiserait en Grande-Bretagne la résistance et la reprise des hostilités. La chose paraissait d'autant plus vraisemblable qu'on connaissait les rapports affectueux et confiants qui unissaient Pétain et de Gaulle et cette espérance de double jeu national, dans les circonstances tragiques que traversait le pays, apparaissait à beaucoup comme fort séduisante.
A la séance de l'Assemblée Nationale, le discours de Laval contre l'Angleterre à laquelle il ne pardonnait pas d'avoir fait tomber son ministère avait fortement inquiété. Avec une rage contenue, mais avec un accent de haine farouche, Laval s'était livré contre la grande nation amie à une attaque que l'abandon de Dunkerque ne justifiait pas. Les deux discours de Flandin et de Boivin Champeaux, imprégnés d'instinct démocratique et républicain, avaient, sans que ce fut évidemment leur but, apaisé les craintes que l'exposé de Laval avait provoquées.
Presque sans discussion, la motion des pleins pouvoirs fut votée avec cette restriction capitale que la nouvelle Constitution ne serait mise en application qu'avec l'approbation de la Nation.
Il était certes regrettable qu'il ne fut pas indiqué sous quelle forme cette approbation fut donnée mais Laval, à la Commission, avait affirmé que la "ratification de la Constitution nouvelle précéderait le fonctionnement effectif des institutions nouvelles". On se contenta, bien que le personnage fût suspect, de la déclaration du Ministre.
Mon ancien collègue, M. Vincent Badie, dont j'admire, comme tous, le cran et le courage, avait rédigé une motion que M. Jeanneney lui avait promis, dans une de des phrases ambiguës, dissimulées et patelines dont il avait le secret, de mettre aux voix. Cet homme à double et à triple face, une fois de plus, ne tint pas sa promesse. On a cru que, pour avoir été le collaborateur de Clémenceau, Jeanneney avait hérité de lui sa franchise ; quelle erreur ! je n'ai jamais connu dans ma vie d'homme politique dont il fut aussi difficile de saisir la véritable pensée !
Il est regrettable que la motion de Vincent Badie et de quelques-uns de ses collègues n'ait pas été mise aux voix, mais rappelons, cependant, pour servir la vérité historique, qu'elle débutait par ces mots :
"Que les signataires savent la nécessité impérieuse d'opérer d'urgence le redressement moral et économique de notre malheureux pays et de poursuivre les négociations en vue d'une paix durable dans l'honneur. A cet effet, estiment qu'il est indispensable d'accorder au Maréchal Pétain, qui, en ces heures graves, incarne si parfaitement les vertus traditionnelles françaises, <i>tous les pouvoirs</i>, pour mener à bien cette oeuvre de salut public et de paix".
On avouera que comme protestation, c'était plutôt anodin. Il est vrai que la motion ajoutait un "mais", le voici : "... mais refusent de voter un projet, qui non seulement donnerait à certains de leurs collègues un pouvoir dictatorial, mais aboutirait inéluctablement à la disparition du régime républicain. Les soussignés proclament qu'ils restent plus que jamais attachés aux libertés démocratiques pour la défense desquelles sont tombés les meilleurs fils de notre patrie".
Je suis loin de nier les excellentes intentions républicaines des rédacteurs et des signataires de cette motion, mais je remarque :
1) qu'elle affirmait la nécessité de l'armistice
2) qu'elle faisait pleine confiance à Pétain auquel elle accordait tous les pouvoirs
3) que la réserve faite l'était contre Laval et non contre Pétain
4) qu'elle n'explique pas pourquoi le vote de pouvoirs législatifs étendus et de pouvoirs constitutionnels sous le contrôle du pays, aboutissait inéluctablement à la disparition du régime républicain, et que celui-ci eût survécu si, Pétain ne l'avait pas trahi, en même temps qu'il trahissait la confiance de ses mandants, le rapporteur Boivin Champeaux ayant nettement défini dans quel esprit républicain et démocratique, la motion avait été votée.
Je souligne également que tout le monde, y compris l'opposition était d'accord sur la nécessité impérieuse de l'armistice et sur l'impossibilité de faire fonctionner dans le pays envahi, le régime parlementaire.
La vérité, c'est qu'à Vichy, l'armistice ne fut pas un instant discuté, encore moins attaqué. Quant au régime parlementaire, il exige la liberté et il était clair que cette liberté qui lui était aussi indispensable que l'air aux poumons, il ne pouvait l'avoir. Parlement serve ou Parlement ligoté, c'étaient les deux seules perspectives qu'il était possible d'envisager et on comprend qu'en face de cette situation, l'Assemblée Nationale se soit tournée vers l'homme qui, selon les termes mêmes de la motion Badie, "incarnait si parfaitement les vertus traditionnelles françaises" ou plutôt, dirions-nous maintenant, semblait les incarner, car parmi ces vertus il y a la loyauté, et Pétain la foula aux pieds.
La vérité fut donc toute simple. Devant l'impossibilité de faire subsister et vivre le régime parlementaire qui est l'âme même de la République, et sans lequel elle ne peut vivre, l'Assemblée Nationale représentant le pays qui, à la quasi-unanimité, avait déjà donné son approbation, a considéré qu'il fallait confier au vainqueur de Verdun, l'homme qui devait avoir le plus d'autorité devant les Allemands, le soin d'exercer le pouvoir dans l'intérêt de la France, sous le contrôle du pays. De sa propre volonté, il s'est libéré de ce contrôle alors qu'il devait s'y soumettre et il a cédé aux Allemands alors qu'il devait leur résister ; c'est le crime d'un homme et pas celui d'une Assemblée.
Aussi ne peut-on que protester une fois de plus contre la scandaleuse décision d'Alger qui frappait des hommes pour un vote émis dans la plénitude de leurs droits et dans la liberté de conscience qui éloignait arbitrairement de la vie publique française, des hommes qui ne cessèrent jamais de remplir, parfois héroïquement, leurs devoirs de Français et qui pouvaient rendre à leur pays, si ébranlé dans ses forces vives, d'éminents services. Ces hommes, bafoués par les plus hauts personnages de la 4e République, soumis à l'arbitraire d'un jury dit d'honneur, où les juges n'étaient que des partisans et les plus serviles des partisans, ont supporté avec dignité l'ostracisme qui méconnaissait les droits universellement reconnus. L'histoire, moins passionnée que les hommes, sera justement sévère pour ces prétendus démocrates, qui ont déchiré une charte en honneur dans toutes les démocraties dignes de ce nom, celle qui garantit aux hommes qu'ils ne seront jamais inquiétés pour des votes qui sont la libre expression de leur pensée.
Lorsqu'avec douze années de recul, je me rapporte à cette douloureuse journée de Vichy, la seule que j'y ai jamais vécue et lorsque je relis dans ma mémoire les événements de cet instant tragique, je me dis en toute conscience que, dans les mêmes circonstances, réserve faite de la trahison de l'homme en qui j'avais eu confiance, j'émettrais un vote semblable à celui que j'ai émis ; à l'heure où je le fais, après m'être longuement interrogé, ayant exclusivement en vue mon pays, j'affirme sans crainte de me tromper, que c'était l'intérêt de la France.
De 1940 à 1944, j'ai fréquenté beaucoup d'hommes appartenant a la Résistance ; aucun n'a songé à me reprocher mon vote. Il a fallu les appétits cyniques des gens de lAssemblée d'Alger pour qu'elle ose proclamer une inéligibilité qui violait manifestement les principes les plus élémentaires du droit public, ceux qui ont été reconnus par toutes les Constitutions, par toutes les Déclarations des Droits de l'Homme. Il a fallu la lâcheté des assemblées successives et la veulerie de l'opinion publique pour tolérer, par la suite, une mesure malhonnête et odieuse. Et ce n'était pas le jury dit d'honneur, servile et passionné, dominé par des juifs persécutés et revenus pleins de haine, même contre ceux qui les avaient le plus ardemment défendus, qui pouvait, en quelque mesure si faible qu'elle soit, en appeler à la justice des décisions de l'arbitraire.