Depuis Munich, on peut dire que l'état d'alerte était proclamé dans le monde et pourtant la France, moralement tout au moins, ne se préparait pas à la guerre. J'avais, tout à fait par hasard, assisté au retour quasi triomphal de Daladier et de Georges Bonnet à Paris. Il n'y avait vraiment pas de quoi, non pas que je doute que nos ministres, qui n'étaient pas seuls, n'aient fait de leur mieux là-bas, mais nous y avions tout de même subi une de ces humiliations qui ne méritent pas d'être acclamées par un peuple indépendant et libre. Cet accueil de Paris qui laissa d'ailleurs nos deux ministres éberlués car ils s'attendaient surtout à des coups de sifflet, n'était que la réaction d'un peuple avide de repos qui avait cru la guerre imminente et qui, sans réfléchir au lendemain, la voit pour un instant retardée et s'apprête à reprendre son existence normale et les joies médiocres qu'elle peut apporter.
De Munich date la vraie décadence morale du peuple français qui s'attendait à la guerre, ne faisait rien pour s'y préparer et défendre son indépendance.
Dès le début de janvier, j'avais été envoyé en mission en Egypte par Georges Bonnet, ministre des Affaires Etrangères, afin de négocier un traité d'établissement avec l'Egypte qu'on avait négligé de faire avant de laisser abroger les capitulations. Comme rapporteur du Traité de Lausanne devant le Sénat, j'avais vivement critiqué cette formidable omission à la Tribune de la Haute Assemblée. Le Ministre avait été frappé par mes observations et m'avait prié de revenir avec un traité d'établissement, ce que je fis, mais la guerre empêcha qu'il fut jamais ratifié par le Parlement français.
En Egypte, en Italie, comme partout, on ne doutait pas que la guerre fut fatale à bref délai, moi je n'en doutais pas non plus ; j'avais eu l'occasion, en juillet 1939, à l'Ambassade d'Italie, lors d'un déjeuner offert par l'Ambassadeur Guarglia, d'avoir une longue conversation avec M. Braun, Conseiller et Chargé d'Affaires de l'Ambassade d'Allemagne à Paris. C'était, je me souviens, le lendemain du jour où le charmant Paul Hazard venait d'être élu à l'Académie française, et comme il était parmi les convives, nous le fêtions chaleureusement.
Avec M. Braun, nous parlâmes naturellement des problèmes les plus incandescents et parmi ceux-ci du corridor de Dantzig, pour lequel le traître Marcel Déat ne voulait pas que les Français puissent mourir. Je dis à M. Braun qu'il n'était pas possible, à la condition qu'aucun des partenaires ne voulût la guerre, qu'un tel problème ne trouvât pas sa solution autour d'un tapis vert. M. Braun me répondit, avec ce cynisme tranquille des Allemands, que lorsque l'Allemagne estimait avoir un droit, elle n'admettait pas qu'on discutât sur ce droit, et qu'elle le prenait. "Dîtes alors, répliquais-je à M. Braun, que votre pays veut la guerre", ce sur quoi il garda le silence. J'étais personnellement fixé et je n'ai pas besoin de dire que je ne gardais pas pour moi la confidence.
Quelques semaines après, la veille du jour où l'Allemagne devait envahir la Pologne et rendre ainsi la guerre inévitable, ce qui est une façon d'agression, M. Georges Bonnet me demanda de venir le voir au Quai d'Orsay.
J'ai toujours été en pleine confiance et pleine amitié avec M. Georges Bonnet dont j'admirais l'intelligence et le talent et ce n'est pas la stupide injustice dont il a été victime au moment de la Libération qui m'a fait changer d'avis ; bien au contraire, car, durant l'Occupation, j'avais été témoin des efforts faits par ce bon patriote et ce bon républicain afin d'améliorer le sort de notre malheureux pays.
Il était environ sept heures du soir quand je vis M. Bonnet avant le Conseil des Ministres qui avait lieu à huit heures. M. Georges Bonnet m'avait demandé de venir pour me faire part d'une proposition de conférence qui venait de Mussolini, afin d'éviter le pire. Le Ministre, qui savait que j'étais le Français connaissant le mieux, peut-être, Mussolini, voulait me demander ce que j'en pensais. Les Ministres se montraient, paraît-il, hésitants sur la réponse à faire et le Conseil des Ministres, tout proche, devait prendre une décision. Georges Bonnet était dans une grande anxiété ; il savait, me dit-il, comme je le savais moi-même, l'état d'infériorité absolue de notre armée et surtout de notre aviation qui avait été complètement désorganisée lors de la guerre d'Espagne. Il redoutait la guerre et son sentiment était de ne pas rejeter de but en blanc l'offre de médiation de Mussolini. J'étais complètement de son avis. "Ou bien Mussolini, lui dis-je, est de mèche avec Hitler et c'est un piège, ou bien il agit spontanément et la conférence proposée n'apportera aucun résultat. L'Allemagne veut la guerre et ce n'est pas Mussolini, même s'il est sincère, qui l'en empêchera. Mais pour si aléatoire que soit ce geste qui restera probablement inopérant, vous n'avez, à mon sens, pas le droit de le repousser. D'abord pour l'opinion, qui accuserait le gouvernement de ne pas avoir tout tenté pour éviter la guerre, ensuite parce que vous savez quelle est la faiblesse de notre armée." J'ai su, depuis à Rome en 1940, que la proposition de Mussolini avait été spontanée et je crois que, à ce moment, il voulait très sincèrement faire tout pour éviter la guerre.
Le Conseil des Ministres décida, malgré l'avis contraire de l'Angleterre, de ne pas rejeter de but en blanc la proposition du chef du gouvernement italien, mais par suite d'un retard assez mystérieux dans la transmission de la réponse, celle-ci n'arriva que lorsque l'irréparable était fait ; je dois dire que si elle était arrivée plus tôt, je suis convaincu que le cours des événements n'eut pas été modifié.
La conférence devait avoir lieu six jours après, ce qui me permit d'affirmer à des proches, comme je le croyais moi-même, et sans naturellement les mettre au courant de ce que je savais et de la conversation que j'avais eue, que la guerre ne serait pas déclarée avant quelques jours, ce qui ne m'empêchait pas de la considérer comme à peu près inévitable.
Le lendemain, en descendant de chez moi, je lus les manchettes des journaux annonçant l'état de guerre entre l'Allemagne et la Pologne, par conséquent entre l'Allemagne et nous, puisque nous étions liés à la Pologne, aussi, quand j'entendis dire par des gens qui appartenaient à la 5e colonne dont Laval et de Brinon étaient les chefs, que la France avait déclaré la guerre à l'Allemagne, je ne pus m'empêcher de bondir et de me révolter contre cette assertion. C'était peut-être vrai dans la forme, mais dans la forme seulement. Il eût peut-être été plus adroit de ne pas faire cette déclaration solennelle, contre laquelle au Sénat, Laval, qui commençait sa trahison, protesta en termes véhéments, mais l'agression voulue, préméditée, préparée par l'Anschluss et par l'occupation de la rive gauche du Rhin, est le fait de l'Allemagne et de l'Allemagne hitlérienne seule qui, devant l'Histoire, répondra de son abominable crime.
Dans la foule ce fut comme une stupeur qui se répandit ; chez les soldats, la consternation remplaçait lenthousiasme de 1914 ; chez les chefs, le scepticisme et le doute sur les chances de victoire remplaçaient la confiance et la foi. Dès le premier jour, l'autorité et la science militaire du Général en Chef furent fortement mises en cause, notamment par Weygand qui désirait que le commandement en chef de l'armée fut confié au général Georges et cette querelle des militaires, notamment, eut un écho retentissant à la Commission de l'Armée du Sénat. C'était un mauvais présage et un fâcheux début. On peut, en temps de paix, discuter la valeur d'un chef ; en temps de guerre, on lui obéit.
Le grand réconfort venait de l'existence de la ligne Maginot que Painlevé, et avant lui le général Michel avaient conçue et que Maginot avait admirablement exécutée, mais cette ligne avait des défauts que les Commissions de l'armée connaissaient bien et dont en vain, à maintes reprises, elles avaient demandé l'atténuation aux militaires récalcitrants.
Cette ligne exclusivement linéaire, s'il est permis d'accoler ces deux termes contre la langue française, mais pour une exacte compréhension, risquait d'être facilement tournée au cas où elle serait enfoncée sur un seul point. On avait bien prévu une défense en arrière mais elle était faible. Les Allemands avaient fait de la ligne Hindenburg une défense en quinconce, ce qui était plus prudent et plus efficace. C'était de notre part, je me permets de le penser, une erreur de conception ; de plus et surtout, la défense n'était assurée derrière la ligne par aucun ouvrage véritablement fort, pourvu d'artillerie lourde ; on avait bien essayé, vers 1938 et 1939 de remédier à cette faiblesse par quelques rares ouvrages munis de quelques rares pièces lourdes, mais d'une façon tout à fait insuffisante.
Le grand défaut, c'était la faille, la coupure de la ligne dans la partie Nord. Là encore, les Commissions de l'Armée avaient vu clairement le danger ; celle du Sénat, présidée par Daniel Vincent, Sénateur du Nord, était particulièrement alertée, mais là encore, les conceptions militaires que je n'ai naturellement pas compétence pour discuter, n'étaient pas en accord avec celles des Commissions parlementaires et c'est par cette brèche qu'en 1940 passa l'armée allemande et qu'elle put tourner et attaquer de flanc la nôtre. On a déjà écrit et on écrira encore bien des pages sur les causes militaires de notre défaite ; il ne mappartient pas de les apprécier, mais j'ai tenu à signaler que sur ce point les Commissions n'avaient pas manqué de vigilance et avaient fait tout leur devoir.
La première partie de la guerre, "la drôle de guerre" qui se déroula à l'abri de la ligne Maginot, inspira tout de suite des craintes aux moins avertis. On semblait s'occuper davantage des cercles militaires que de l'entraînement au combat, officiers et soldats avaient, en pleine guerre plus de permissions qu'en temps de paix ; la vie de garnison semblait avoir repris les troupes en campagne ; enfin la production du matériel était très loin d'être poussée avec l'activité désirable.
Tout cela ne laissait pas d'être fort inquiétant et ce n'étaient pas les affirmations péremptoires et les attitudes spectaculaires de M. Paul Reynaud qui pouvaient suffire à apaiser les craintes des patriotes de bon sens et d'esprit rassis pas plus que tous ceux qui connaissaient les imperfections et les faiblesses de notre défense.
Notre ligne percée juste à l'endroit où l'Etat-Major était pourtant prévenu que l'attaque allemande se produirait, ce dernier ne renonça pas pour autant à son projet d'attaquer les forces allemandes en Belgique. Je ne me permets pas de discuter la conception stratégique, mais on connaît la suite ; la retraite héroïque sur Dunkerque, le rembarquement des troupes anglaises, nos armées tournées, la nomination de Weygand à leur commandement, les efforts désespérés de celui-ci, puis hélas, la déroute.
Cependant, jusqu'au dernier moment on espérait pour ne pas désespérer, tant était tenace la foi que les Français avaient dans le courage des soldats. Qu'attendait-on ? un miracle, car on ne pouvait rien attendre d'autre, mais on l'attendait tout de même si improbable qu'il fut.
Cependant, les événements marchaient très vite ; les Allemands approchaient rapidement de Paris, et quand la débandade provoquée par les paroles de M. Paul Reynaud "on défendra Paris, rue par rue, maison par maison, pierre par pierre" ce fut un véritable affolement. Le monde officiel surtout, civil et militaire, fut, une fois de plus, lamentable. Cette ruée de tous ces personnages derrière le gouvernement fut douloureuse à observer. Je vis tous ces gens à Tours, première étape du gouvernement sur la voie de la défaite. Ils songeaient bien plus à trouver un abri confortable qu'à se cabrer devant les malheurs du pays ; les femmes récriminaient sur les chambres démunies d'eau courante et de salles de bains ; les hommes ne comprenaient pas qu'on ne fît pas bonne chère dans les restaurants réputés et qu'il n'y eût pas de garages pour leurs autos de luxe. C'est cette horde peu reluisante qui allait suivre le gouvernement à Bordeaux d'abord, en camp volant, puis à Vichy où elle allait s'installer confortablement et prendre ses quartiers d'hiver, en glissant petit à petit dans une collaboration qui lui apportait le calme, la quiétude et une apparence de sécurité. Le Gouvernement de Vichy inondait tout ce beau monde des rayons de son défaitisme, commettant ainsi à l'égard de l'Assemblée Nationale qui l'avait investi, le plus criminel abus de confiance que constituait le coup d'Etat de Pétain et de sa bande.
Si je n'ai sur cette première partie de la guerre que des souvenirs peu nombreux, c'est que j'avais été en octobre 1939 nommé Haut Commissaire du Gouvernement français à l'Exposition Internationale de Rome et que je séjournais dans la Ville Eternelle d'octobre 1939 à mai 1940.
Malgré la guerre, Mussolini n'avait pas renoncé à son projet d'exposition qui avait été et qui était encore, à ce moment, sa grande idée. A la déclaration de guerre, je l'ai dit, il était encore hésitant sur l'attitude à prendre et c'est seulement en février 1940, après son entrevue du Brenner avec Hitler, que sa décision fut prise ; je tiens cette précision de Ciano lui-même.
Donc, en octobre 39, le Duce pouvait encore espérer réaliser l'Exposition. Il invita la France à nommer un Commissaire Général et c'est ainsi que je fus désigné. A la vérité, le gouvernement français pensait aussi, Mussolini n'ayant jamais voulu recevoir notre nouvel ambassadeur M François Poncet, que je pourrais, à raison de mes relations personnelles prendre quelques contacts avec Mussolini, ce qui était évidemment intéressant.
Mais il n'en fut rien, Hitler ayant interdit au chef du gouvernement italien de me recevoir et ayant envoyé à Rome Himler lui-même, le chef de la Gestapo, pour s'assurer qu'il en était bien ainsi.
Aussi je vis plusieurs fois le Roi, le Saint-Père, et très fréquemment Ciano, le Maréchal Badoglio et de nombreux hommes politiques, mais jamais le Duce.
Mes rapports avec notre ambassadeur, M. François Poncet, avec lequel j'avais entretenu jadis des relations cordiales, furent au début assez froids, l'Ambassadeur ayant assez mal pris mon envoi en mission à Rome, car cet homme, si hautement intelligent, n'avait pas précisément un caractère facile. Mais je lui expliquai très franchement ce que je venais faire, il comprit et nous devînmes vite, grâce aussi à l'action apaisante et à l'amabilité de madame François Poncet, les meilleurs amis du monde ; le premier contact avait été rude, mais nous agîmes par la suite en pleine confiance et en pleine collaboration.
Au reste, si sur le plan politique, j'accomplissais ma mission, je ne manquais pas non plus de prendre très au sérieux mon rôle de Commissaire Général qui était vraiment des plus intéressants. Malheureusement, il était difficile d'avoir la foi et de penser, en raison des événements, que le travail considérable qui était à fournir pût, un jour, donner des résultats.
Je restais à Rome jusqu'au moment où je fus certain que la guerre entre nos deux pays était inévitable et proche et, en mai 1940, je rentrais à Paris. J'avais été l'objet, de la part de nombreux personnages politiques italiens, de grandes manifestations de sympathie, mais elles ne pouvaient, hélas ! changer le cours des choses.
Seuls, des succès militaires éclatants pouvaient faire changer ou hésiter Mussolini ; mais nos revers en Norvège apportaient la preuve de notre faiblesse et le Duce, qui savait très exactement quelle était la force militaire de l'Allemagne, ne doutait pas de notre écrasement ; n'ayant plus son libre arbitre puisque l'Allemagne lui imposait sa volonté, il n'avait plus qu'à passer, lui aussi, sous la botte germanique ou à prendre part à la curée ; c'est le second parti qu'il choisit.