1897 - 1903
Lorsque j'arrivais au Quartier latin en 1897, on était en pleine période nationaliste. Je ne connaissais personne à Paris ; depuis le temps très lointain où enfant, je venais passer une semaine chez mes grands-parents qui l'habitaient, je n'y étais venu que quelques jours avec mes parents, à l'exposition de 1889. J'avais trouvé pour me loger un hôtel fort convenable situé en face de la Faculté de Droit et le budget mensuel que m'attribuaient mes parents peu fortunés, et qui me suffisait amplement, s'établissait ainsi : chambre 40 F, nourriture 90 F, dépenses diverses 70 F, tout ce qui était nécessaire à mon habillement m'étant payé par mes parents ; il est vrai qu'il y a cinquante-cinq ans de cela !
Les anciens élèves du lycée de Tours qui venaient habiter Paris pour y faire leur médecine ou leur droit, ou une licence de sciences ou de lettres, s'étaient tous groupés dans le même coin ; ils se fréquentaient naturellement beaucoup et étaient tous des habitués ou de la brasserie du Panthéon ou du Balzac ; presque tous avaient également adhéré à l'Association des Etudiants de Paris.
Les groupements politiques du quartier étaient les suivants : l'Association des Etudiants Catholiques, présidée par Gerlier, qui devint plus tard mon confrère, au barreau de Paris et qui est actuellement l'éminent archevêque de Lyon, primat des Gaules, respecté de tous. J'ai bien connu Gerlier qui était dans la même année de droit que moi-même, plus tard, au Palais, nous avons partagé le même vestiaire et été tous les deux, candidats au secrétariat de la Conférence, mais lui fut élu, et moi, je ne le fus pas, ayant dû quitter Paris pour aller m'installer à Tours. Assez intransigeant, Gerlier avait une belle conscience et une âme noble, une haute culture et un solide talent ; à la Faculté et au Palais, il était aimé de tous sans aucune distinction d'opinion et j'ai gardé de lui le meilleur souvenir ; j'espère en la réciprocité du sien.
A côté de la puissante association des étudiants catholiques il y avait le groupe des étudiants collectivistes, successivement présidé par Longuet, le petit-fils de Karl Marx qui fut journaliste et député, puis par Buré dont le grand talent de journaliste fut tour à tour apprécié par tous les partis et tous les hommes politiques, car la fidélité à ses idées et à ses amis n'était pas, précisément, la vertu essentielle. La Ligue Démocratique des Ecoles, que présidait Dussoulier alors démocrate sincère, qui rejoignit vite la bourgeoisie la plus capitaliste, sans cesser d'être un charmant garçon, était un grand groupement de gauche, sans programme très précis, qui marchait la main dans la main avec le Groupe des Etudiants Républicains, qui était le groupe radical et que j'ai présidé plusieurs années et la loge "Les Etudiants" à laquelle j'appartenais et dont le jeune vénérable était un étudiant en droit qui fut, par la suite, magistrat à la Cour d'Appel de Paris. Il y avait aussi les Camelots du Roy que nous rencontrions aux jours de bagarres. Ils étaient nombreux, car Léon Daudet et surtout Maurras, le doctrinaire de l'Action Française avaient, à cette époque, une assez grosse influence sur la jeunesse des Ecoles.
Enfin, la salle des Sociétés Savantes fut souvent le témoin de joutes oratoires que les étudiants républicains se disputaient avec les sillonistes de Marc Sangnier. J'eus moi-même personnellement plusieurs duels de cette nature avec ce dernier. Marc Sangnier était passionné, mais franc, loyal et de belle tenue sous les armes de l'éloquence, comme on disait en 1900, en style pompier. Raisonnant en polytechnicien, sans se soucier de savoir si son point de départ était vrai ou faux, il tirait de son raisonnement, avec une logique implacable, les conclusions les plus extravagantes. N'empêche qu'il fut avec de Mun, le bon abbé Lemire, et certains membres éminents du clergé, un des plus fervents animateurs du catholicisme social et même socialiste auquel se rattachent, présentement, les adhérents un peu dégénérés du M.R.P..
L'Association des Etudiants de Paris, bien que n'ayant théoriquement du moins aucun caractère politique, n'échappait pas à l'effervescence qui agitait, à ce moment, le quartier et elle était, elle aussi, traversée de courants politiques.
Cela tenait à diverses raisons. D'abord l'affaire Dreyfus et la période nationaliste avaient si fortement secoué le pays qu'il lui était difficile, et dans le milieu des Ecoles moins que partout ailleurs, de retrouver rapidement son équilibre et son calme.
Puis l'Association des Etudiants Catholiques qui était extrêmement puissante et très efficacement encouragée par le haut clergé et par les professeurs de l'université catholique comprenait, non seulement les étudiants de l'Institut Catholique, mais un grand nombre de ceux qui fréquentaient les facultés de l'Etat.
Par répercussion, les étudiants libéraux, républicains, socialistes, étaient amenés à se grouper au sein de l'Association des Etudiants de Paris où ils constituaient une forte majorité. Deux ans après mon adhésion à cette association, j'étais nommé président de la conférence de Droit, tandis que je présidais au Palais la conférence Pothier, rédacteur en chef du bulletin bimensuel de l'association où j'écrivais l'article de fond, membre du comité et vice-président, le président étant Raymond Recouly qui devint par la suite un écrivain et un journaliste apprécié, ami charmant mais auquel sa tendance à toujours balancer l'ostensoir devant les puissants du jour valut, sous l'occupation, certains désagréments qui l'amenèrent à quitter la France.
En août 1900, lors du Congrès International des Etudiants, je fus nommé président de la "Corda Fratres", Association Internationale des Etudiants, et la politique ne fut pas exclue de cette élection.
J'avais reçu la mission, au nom de l'association de Paris, de saluer les étudiants étrangers, réunis en un banquet de 2 000 couverts sur la terrasse de Saint-Germain. Je le fis avec la belle audace de mes vingt ans, sans me priver d'exposer des théories fort avancées au point de vue social et fort intransigeantes au point de vue religieux ; je le fis avec beaucoup d'ardeur, et le lendemain, une énorme majorité d'étudiants étrangers m'appelait à la présidence de la "Corda Fratres".
Les élections à l'association de Paris donnaient lieu à des luttes politiques épiques et combien de fois, à ce moment, me trouvais-je aux prises avec Moro Giafferi et Campinchi, tous deux alors bonapartistes, et que leur grand talent avait mis à la tête du mouvement nationaliste des étudiants.
Après mon départ du Quartier, Campinchi devint président de l'Association et avec Moro Giafferi il eut vite fait de rejoindre le Parti Radical sur lequel ils jetèrent le vif éclat de leur culture, de leur éloquence, de la sympathie qu'ils attiraient de tous côtés par leur bonté et leur franchise.
Le pauvre Campinchi, qui avait été un ministre de la Marine parfait, après avoir été un grand avocat et un parlementaire éminent, est mort pour la France ; il se montra, comme Moro, qui lui, heureusement, fait encore retentir de ses généreux accents les voûtes du Palais, un ardent patriote auquel il est juste de rendre l'hommage qu'il mérite.
Les charges extra-scolaires que j'avais assumées ne me faisaient pas oublier mes devoirs d'étudiant scrupuleux ; à la Faculté de Droit, d'abord, où par la valeur de leur enseignement, des maîtres éminents comme Saleille, Garçon, Le Poittevin, Boistel, Thaller, rendaient la tâche facile à leurs étudiants, à la Sorbonne ensuite, où je suivais les cours d'histoire de Lavisse, à l'Ecole des Sciences Sociales, où Blondel, Rantsky, Charles Brun, Delbet, étaient mes maîtres, à l'Ecole de Journalisme que dirigeait Henry Fouquet, je cherchais, avec une juvénile passion, à emmagasiner le plus de connaissances possibles, prévoyant que la vie professionnelle à laquelle je me destinais m'imposerait vite une spécialisation et que j'étais à l'âge où il fallait me consacrer à acquérir une culture générale sans laquelle les meilleurs techniciens font figure de primaires et d'incomplets. Tout cela ne m'empêchait pas de m'amuser avec un joyeux entrain, comme on savait, comme on pouvait le faire en 1900, à l'époque heureuse, et de prendre mes responsabilités dans les manifestations politiques, ce qui me valut, d'ailleurs, de comparaître deux fois, devant l'excellent doyen qu'était M. Glasson.
Aucun de nous ne rêvait de cabarets à la mode ou d'autos qui "tapent le cent" ; nous ne quittions guère le quartier que pour aller au théâtre que nous fréquentions assidûment et pour lequel nous avions facilement des billets de faveur, ou pour aller le dimanche déjeuner au champagne, pour trente sous, dans un restaurant populaire de la rive droite ; nous partagions le reste de nos loisirs à d'interminables parties de cartes chez l'un de notre bande des anciens élèves du lycée de Tours, ou dans les brasseries qui comme la Source, le Panthéon, la Lorraine ou le Balzac, avaient notre faveur ainsi que leurs clientes, ou encore, le jeudi, au bal Bullier. Nous avions même, à un certain moment, loué avec quelques amis, dont Marcel Bernard qui fut un grand préfet, la salle du Vieux Colombier où nous nous essayions à jouer des pièces d'avant-garde.
Les grosses distractions, c'étaient avec les bals de l'internat et des Quatz Arts où nous conviaient nos camarades de l'Ecole de Médecine et de celle des Beaux-Arts, les nuits de l'Association, l'A. comme on l'appelait, en un temps où, pourtant on ne remplaçait pas les mots par des majuscules, et la pure langue française si limpide et si claire de Paul- Louis Courier et d'Anatole France, par un incompréhensible jargon.
Ces nuits de l'A. qui réunissaient une fois par an un très grand nombre d'étudiants, avaient lieu, en général, au théâtre des Batignolles devenu le théâtre Hébertot. Les plus grandes vedettes de la scène nous prêtaient leurs concours et le spectacle ne commençait qu'à minuit pour leur permettre de ne pas perdre leur soirée, car leur concours était gratuit. La représentation terminée, au petit jour, nous allions souper, selon nos goûts et nos ressources, dans les restaurants luxueux ou dans les modestes bistrots de Montmartre, en compagnie de celles et de ceux que nous venions d'applaudir avec une extraordinaire ardeur.
C'est aux environs de 1900 que naquit, sous la direction du professeur Charles Gide et d'un certain nombre de ses collègues le mouvement, aujourd'hui passé et périmé, des Universités Populaires. Il y en avait une, à peu près, dans chaque arrondissement de Paris et des conférenciers bénévoles faisaient chaque soir, régulièrement, des cours sur des sujets scientifiques, littéraires ou sur des questions d'économie politique. M. Gide et ses collègues avaient fait très largement appel aux étudiants pour les seconder et un certain nombre de ceux-ci, dont j'étais, avaient répondu à cet appel ; c'est ainsi que j'eus l'occasion de faire un certain nombre de cours, notamment à l'université populaire du Faubourg Saint-Antoine et à celle de l'avenue d'Italie. Ainsi, nous étendions nos connaissances, nous prenions l'habitude de la parole en public, et nous avions l'impression de faire profiter les travailleurs manuels et les gens du peuple des petites connaissances que notre situation privilégiée nous avait permis d'acquérir.
Cette mise à la disposition de nos camarades manuels, du léger savoir que nous pouvions posséder, flattait notre idéal de fraternité sociale et plaisait à nos sentiments altruistes et populaires ; c'était une forme rudimentaire d'échanges intellectuels qui n'était pas sans intérêt et sans valeur.
L'auditoire était alors assez nombreux et composé presque exclusivement de jeunes hommes très attentifs mais qui ne semblaient pas toujours compréhensifs aux enseignements qu'on leur prodiguait.
Le cinéma, l'esprit de lutte de classe qui oppose systématiquement les citoyens les uns aux autres, le désir des gens de s'informer très vite par l'image ou par les gros titres sans rien approfondir, le développement des sports et le goût très vif du public pour les spectacles sportifs, la multiplication des voyages au bon marché relatif, l'espèce de rage qui entraîne les foules à prendre des distractions loin du lieu de leur travail, le développement de l'automobile, enfin le changement radical que deux guerres et des périodes révolutionnaires ont amené dans l'esprit populaire et d'autres raisons encore, ont amené la disparition de ce mouvement. On peut le regretter, car dans ces foyers, il s'élaborait un esprit social riche en résultats féconds, mais c'était à l'époque où on avait encore le temps de réfléchir et il est plus facile, pour des gens pressés, d'obéir à des mots d'ordre sans les discuter et de dresser l'une contre l'autre des catégories ou même des masses plus ou moins ignorantes des problèmes capitaux qui se posent. C'est le triomphe de l'esprit de religiosité sur l'esprit critique, de l'esprit de clan sur l'esprit de solidarité, de l'intérêt individuel sur le bien public, de la facilité sur l'effort.
Et puis l'esprit politique s'est vite emparé des universités populaires et a vite fait d'y semer la division ; on a voulu s'en servir au profit d'un parti et utiliser les facilités de propagande qu'elles procuraient pour le triomphe de ce parti. Les bonnes volontés se sont éloignées et les ont désertées ; elles n'ont pas été remplacées. Les universités populaires n'apparaissent plus maintenant que comme une tentative lointaine et désuète, accomplie par des naïfs de bonne volonté, s'étant mis au service d'une fraternité intellectuelle et sociale, qui cinquante ans après qu'elle fut faite, n'apparaît plus à ceux-là mêmes qui y ont cru, que comme une candide illusion.
Plus réels, plus tangibles étaient les résultats que nous obtenions ou pensions obtenir par nos activités électorales. L'intervention des étudiants était souvent demandée dans les réunions électorales, et si elle était discrète, sérieuse, mesurée, nuancée, elle était généralement sympathiquement accueillie par l'auditoire.
J'ai eu l'occasion dans le quartier de la Villette d'accompagner, lors d'une élection législative, dans presque toutes ses réunions, le charmant poète Clovis Hugues, ardent et doux à la fois, qui se présentait contre mon compatriote, le comte de Sabran Pontevès, l'ancien condamné de la Haute Cour qui était violemment et brutalement soutenu par la grosse majorité du personnel des abattoirs. Celui-ci à bout d'arguments transformait le plus souvent les réunions en pugilats, sans que la méthode leur réussît beaucoup, puisque Clovis Hugues fut élu à une très confortable majorité.
Mais c'est comme membre du comité Viviani que je pris surtout part, dans le 5e arrondissement qui était le mien, à la lutte que le grand tribun menait contre l'avocat Auffray, membre du Tiers Ordre. La bataille fut particulièrement chaude mais Auffray fut battu par quelques centaines de voix ; l'éloquence de René Viviani avait eu raison de ces procédés de jésuites et de la corruption qu'il avait répandue dans le quartier de la Sorbonne. Lorsque Viviani arrivait dans une réunion, le plus souvent tenue dans un préau d'école, il semblait toujours exténué et maussade ; il maugréait et sa grossièreté habituelle devenait plus touffue et plus dense ; il prodiguait les gros mots à son entourage de partisans. Il montait à la tribune las et fatigué, son débit était pénible, les mots étaient lourds et semblaient hésiter à sortir de sa bouche, puis ils se succédaient plus vite, les images, les métaphores, les allégories se pressaient pour exprimer ou développer les arguments les plus solides, enfin, dans des périodes et des envolées splendides, l'orateur puissant qu'était Viviani martelait, écrasait ses adversaires et leurs idées, sous les acclamations enthousiastes d'un auditoire dont il avait conquit le cerveau et les nerfs. Puis, comme il était monté à la tribune, il en redescendait de nouveau épuisé par l'effort intellectuel et physique qu'il venait de faire et dans lequel il s'était donné tout entier.
Je n'ai jamais vu que Jaurès se donner comme Viviani, Jaurès écarlate, transpirant à la descente de la tribune, déchirant le col qui enserrait un cou formidable et courant dans une salle pour y changer sa flanelle trempée à la tordre.
Plus tard, j'ai retrouvé Viviani à la Chambre et au Sénat, je fus souvent son collègue dans les conseils du Gouvernement et il fut, à deux reprises, mon Président du Conseil ; j'ai été souvent à la barre, également à ses côtés ou en face de lui. Il n'a pas cessé d'avoir la même éloquence lyrique qui lui faisait parfois dépasser la mesure quand il se laissait aller, par exemple, à éteindre dans le firmament politique, les étoiles qui brillent d'ailleurs toujours ; mais comme il était beau même dans ses excès et ses brutalités !
J'ai beaucoup vécu dans l'intimité de Viviani ; c'était une âme sensible, généreuse, délicate ; sous un abord fruste, derrière une silhouette de fort de la halle, il se découvrait beaucoup de bonté, de courage et de grandeur d'âme ; cet Algérien nerveux était, quand il le fallait, un homme de réflexion et de méditation, au sens civique et patriotique le plus élevé, ses accents à la tribune de la Chambre lors de la déclaration de guerre en 1914 furent d'une splendide envolée et d'un pathétique suprême.
J'ai assisté au malheur de sa fin intellectuelle et morale. Il avait été très durement atteint par la mort subite de sa femme, intelligente et jolie, fille de Saint-Georges de Bouhélier, qu'il aimait profondément bien que sa nature physique l'ait parfois porté à des désirs impérieux qui lui faisaient manquer souvent à la fidélité conjugale ; madame Viviani était pleine d'indulgence à cet égard pour son mari bien qu'elle souffrît cruellement de son comportement.
J'avais été le témoin, dans l'appartement qu'occupait Viviani, quelques jours après la mort assez tragique de sa femme, d'une épouvantable crise de désespoir qui s'était emparée de lui ; il avait rangé dans un secrétaire des objets personnels de sa femme qu'il regardait avec attendrissement jusqu'à l'instant, où tout en larmes, il se tordait sur un canapé. J'avais mal auguré alors de ce qui surviendrait dans l'avenir, de son état de santé. Malheureusement, je ne m'étais pas trompé. A la Commission des Affaires Etrangères du Sénat où nous siégions ensemble, il donnait à ses collègues, par ses emportements au sujet des questions les plus banales, de vives inquiétudes. Un jour, au Palais, j'étais à la première chambre de la Cour et j'attendais mon tour de plaidoirie, Viviani était à la barre, ayant à ses côtés son fidèle collaborateur Rosenmark, qui était, lui aussi, un avocat de grande classe. Le "patron" plaidait normalement je ne sais plus quelle affaire civile, lorsque sa parole hésita pendant quelques secondes jusqu'au moment où aucun son ne sortit plus de sa bouche. Le Président croyant à un malaise suspendit l'audience, mais cette grande voix s'était tue pour toujours. Complètement hébété, le grand avocat, l'ancien Président du Conseil courageux et fort, le semeur d'idées intrépides, le rude lutteur, se laissa emmener comme un enfant par Rosenmark et partit du Palais pour aller à la clinique d'où il ne sortit plus. Sa fin fut lamentable. Ainsi vont les destinées...
J'ai parlé longuement de Viviani dans ce chapitre consacré au Quartier latin et à sa politique, parce que pour les étudiants de ma génération et de mon opinion il fut le drapeau autour duquel se groupaient les jeunes républicains, libres penseurs et démocrates et parce qu'il les associa avec joie à sa vie politique.
Mais nous étions, à ce moment, l'objet d'une grande sollicitude de la part des pouvoirs publics. L'Association des Etudiants avait loué, pour y installer ses locaux, son siège, ses services, ses salles de bibliothèques et de conférence, la totalité d'un vaste immeuble de cinq étages situé rue des Ecoles, immédiatement après le Collège de France, en face du square et du musée de Cluny. Le gouvernement Waldeck-Rousseau avait largement aidé à notre installation et sur notre invitation, il fut décidé qu'il viendrait, au complet, inaugurer nos nouveaux locaux. Il tint sa promesse et Waldeck- Rousseau, Caillaux, Millerand, le premier ministre socialiste, furent, ainsi que leurs collègues, follement acclamés par nous. Comme président de la Section et de la Conférence de Droit, j'eus à recevoir, dans les locaux qui nous avaient été spécialement affectés et que nous avons décorés de façon à rendre jaloux nos camarades de l'Ecole des Beaux-Arts, le président Waldeck-Rousseau auquel j'affirmai, avec une ardeur qui dépassait évidemment un peu celle de mes camarades, la sincérité et la vaillance de notre foi républicaine.
Quelques cris hostiles venaient du dehors, mais sans aucune aide de la police que nous n'aimions pas beaucoup mêler à nos controverses bruyantes, nous en fîmes vite notre affaire.
L'impression ne fut sans doute pas mauvaise, car quelque temps après, le président Emile Loubet vint, en personne, nous visiter. Il fut, lui aussi, longuement acclamé. Mais comme il remontait dans sa victoria découverte, attelée à deux superbes chevaux, une contre-manifestation, celle-là importante, s'organisa. Le bon président Loubet qui avait l'habitude de ces accrochages, fréquents à cette époque, n'en fut pas autrement ému.
Nous obtînmes du piqueur Tronde, le célèbre piqueur de l'Elysée et des agents de la Sûreté qui nous firent confiance, que le cortège présidentiel revint au pas à l'Elysée, par la rue de Rivoli, la Concorde et la rue Saint-Honoré. Sitôt la décision connue, nous fûmes trois mille étudiants républicains à entourer la calèche du Président et nous le conduisîmes jusqu'à l'Elysée, sans qu'il y eut d'autres incidents que quelques horions échangés. A cette époque, la jeunesse républicaine des Ecoles, quelque peu entraînée aux manifestations, toujours aidée par les travailleurs des universités populaires, soutenue par la plupart de ses professeurs, savait faire son devoir et ne pas abandonner la rue aux bandes des Camelots du Roy et aux phalanges des cercles catholiques.
Heureuse époque que celle où avant d'être avocats, médecins, magistrats, fonctionnaires, les étudiants des heures difficiles de la République ne ménageaient aucun effort pour chercher à assurer sur tous les terrains, y compris celui de la rue et avec le désintéressement le plus total, le triomphe ou tout au moins la libre expression de leurs idées, rude apprentissage de la vie civique, qui forma pour l'avenir tant de citoyens aptes à défendre dans le rang ou hors le rang, l'idéal de la démocratie.
Pourquoi faut-il que la vie se soit chargée de détruire tant de mes illusions d'alors ?...