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MA PREMIERE ELECTION A LA CHAMBRE (Mai 1906)

Lorsque je revins à Tours au début de 1903 et m'y installai comme avocat au barreau de cette ville, je n'avais aucune intention précise de faire de la politique et j'avais avant tout celle de me créer la situation professionnelle solide que j'enviais ; j'étais tout à mon dessein de devenir dans mon lieu d'origine, un bon avocat du cru ; mes études me donnaient le droit d'avoir cette ambition. Mais j'avais déjà été trop mêlé à la vie politique pour ne pas être sollicité d'y revenir ; mon appartenance aux groupements radicaux, l'impétuosité que j'apportais à défendre mes idées, la popularité dont mon père jouissait dans les milieux républicains, tout m'y poussait. Je fondais le Groupement des Jeunesses Laïques d'Indre-et-Loire dont je fus immédiatement le président et qui prit très rapidement une importance considérable en groupant plus de deux mille jeunes gens. Parmi ceux-ci, un certain nombre étaient capables de parler et de bien parler, d'écrire et de bien écrire. Ils se livrèrent, sous mon impulsion, à une propagande intense, ainsi que moi-même. Une ou deux fois par semaine, nous parcourions la campagne tourangelle où nous organisions des réunions qui obtenaient un immense succès et de tous les côtés, les républicains nous demandaient ; ceux du Chinonais, pays d'origine de ma famille, avaient bien voulu me prier d'être leur candidat aux élections législatives prochaines. Le député radical, M. Leffet, un ancien officier de marine, qui avait battu douze ans avant le royaliste Jules Delahaye, polémiste violent et député sortant, bénéficiait justement dans l'arrondissement de Chinon d'une large popularité, accrue du fait qu'il avait été blessé lors de l'attentat de l'anarchiste Vaillant, au Palais Bourbon. C'était un excellent homme, sincère, sage et mesuré, mais il était âgé et avait le désir de ne plus briguer le mandat pour vivre dans le calme et dans la quiétude de sa très jolie propriété de Rivarennes, à l'orée de la forêt de Chinon. J'étais naturellement sûr de son appui total et mon élection ne pouvait faire aucun doute.

Mais il y avait pour les républicains un autre champ de bataille plus important, c'était la première circonscription de Tours où le député modéré qui siégeait depuis seize ans était devenu le prisonnier absolu et bon gré mal gré, le porte-drapeau des cléricaux et des droites ; c'est lui avant tout qu'il convenait de battre. Monsieur Drake del Castillo, vice-président de la Chambre, possédait une immense fortune (il était alors propriétaire du château de Candé, d'origine anglo-espagnole, il était né à Candé où sa famille était installée depuis deux cents ans), il était entouré de beaucoup d'estime. Dans le parti progressiste (à ce moment l'étiquette s'appliquait aux modérés et pas aux communistes honteux), il avait une situation privilégiée, sérieux, travailleur mais peu éloquent, il était écouté plutôt qu'entendu, mais sa réputation dans le pays et en Touraine était très forte. On lui avait opposé, dans deux élections successives, messieurs Belle et Pic Paris, l'un après l'autre maires de Tours, et ils avaient été mis tous les deux en échec ; ils devaient devenir, tous les deux, par la suite, sénateurs.

On avait obtenu de M. Leffet qu'il se représenterait encore une fois à Chinon, où il fut d'ailleurs élu sans aucune difficulté.

Le Congrès radical chargé de désigner un candidat pour Tours se réunit en août 1905. Il avait été précédé, quelques jours avant, d'un grand banquet présidé par le Comité Mascuraud, au restaurant Fouqueux, à Saint-Avertin, près de Tours où j'avais été invité par le président local, M. Lebrun, fondeur à Saint-Cyr près Tours et maire de cette grosse agglomération, à prendre la parole ; je le fis, et M. Lebrun, ingénieur distingué, républicain impeccable, qui eût pu lui, être légitimement candidat, me désigna aux suffrages de ses amis, commerçants et industriels, qui jouissaient d'une grosse influence dans la région. Je fus désigné à l'unanimité par le Congrès ; ainsi, je partais avec tous les atouts en mains. J'étais cependant convaincu que je ne serais pas élu, car la position de mon adversaire était trop forte, mais j'avais vingt-cinq ans ; on m'offrait un poste de combat et cette lutte, dont je ne devais, par ailleurs, en aucun cas sortir diminué, me tentait. J'acceptai la candidature et je commençai immédiatement une campagne électorale qui dura huit mois. Je recommande aux candidats de l'avenir le programme suivant que je suivis fidèlement. Départ à 6 heures du matin à bicyclette quand le temps le permettait, en voiture hippomobile quand j'avais l'occasion de m'en procurer une ; casse-croûte à 7 heures dans une des communes de la circonscription ; réunion dans laquelle des amis groupaient de dix à quarante personnes et où entre la rillette et le rillon et entre deux ou plusieurs verres de vin blanc, j'exposais familièrement mes idées et mes doctrines. Le casse-croûte était toujours organisé et réglé par des amis locaux. Je revenais à Tours vers 9 heures, je recevais mes clients, l'après-midi je plaidais, et le soir, je parlais dans une ou deux réunions publiques, après avoir fait, en fin de journée, quelques visites individuelles ; je rentrais à Tours aux environs de minuit, souvent à bicyclette après avoir fait dix ou quinze kilomètres dans la nuit. Maintenant, un pareil programme, avec l'auto, ne serait rien à exécuter, mais à ce moment, on était à peu près totalement dépourvu de cars et d'autos particulières et les journées étaient plutôt rudes, surtout en hiver, et ce fut ainsi de juillet 1905 à mai 1906.

A côté des militants officiels, si je puis dire, j'avais dans le public et surtout dans le public féminin, un grand nombre d'auxiliaires inconnus de moi. C'est dans cette première campagne électorale que je rencontrai un Tourangeau qui, par la suite, fut toujours pour moi un ami fidèle et dont je parle parce qu'il était le type du Tourangeau complet. Félix Boireau habitait Lariche, commune située à la porte de Tours et qu'on appelait aussi Saint-Anne. Boireau avait aux halles une importante triperie qu'il gérait lui-même. Levé à 4 heures du matin, il était à son étal à 6 heures après avoir fait avec son cheval et sa voiture, la tournée des acquisitions nécessaires qu'il effectuait surtout à l'abattoir. Grand, fort, le teint coloré, le visage orné d'une splendide moustache blonde, sanglé dans une blouse et un tablier toujours impeccables, coiffé d'une haute casquette carrée, le titulaire de l'étal avait toujours devant lui une nombreuse assistance. C'est qu'il ne tenait pas seulement une excellente triperie recommandée aux amateurs de ris de veau, de tripes, de cervelles et de boudins, mais qu'il était aussi un personnage important. Lieutenant de pompiers, fondateur et président de toutes les sociétés musicales, chorégraphiques et sportives de Lariche, militant radical actif et connu, particulièrement sympathique, toujours gai, souvent exubérant, parlant facilement dans un langage nourri d'expressions tourangelles originales, il tenait audience à son pavillon des halles tandis que ses employés servaient la clientèle. A 9 heures du matin, la cloche des halles sonnait la fermeture des triperies et Boireau se répandait alors dans les nombreux cafés qui s'ouvraient aux alentours de la place ; il continuait ses conférences et ses discours, mangeait un morceau et le tout était arrosé de nombreux verres de vin blanc, qu'il payait volontiers, jouissant d'une large aisance. Vers midi, il regagnait son domicile dans la commune importante dont il était le maire et où il était adoré. Sa femme lui confectionnait et lui servait un substantiel repas, auquel, grand mangeur, il faisait toujours honneur. Après une confortable sieste qui lui était nécessaire, il faisait une grande toilette, se mettait en bourgeois, comme il disait, et revêtant un costume toujours de bonne coupe, se rendait à Tours. Il allait généralement à la Préfecture, où il avait ses grandes et ses petites entrées étant l'ami intime du Chef de cabinet du Préfet, passait une heure au Cercle républicain, passait au Café de l'Univers serrer la main de quelques amis et rentrait, car il avait presque tous les soirs une réunion à Lariche. Boireau allait de temps en temps à Paris où il avait au gouvernement, des amis ministres qu'il avait connus dans les congrès ou en Touraine. Il ne manquait jamais de voir le Président Camille Chautemps dont il était le grand ami et qui appréciait son bon sens. Un jour, celui-ci lui présenta une de ses amies qui était fort belle. Boireau la dévisagea longuement avec son bon regard, puis lui dit au bout d'un moment avec l'accent tourangeau : "madame, je vais vous dire une bonne chose, si j'avais beaucoup de souris comme vous dans mon grenier, j'y serais plus souvent que le chat" (il appuyait sur les T, et en mettait même quand il n'y en avait pas). La dame éclata de rire mais ne se fâcha pas !

Ce jovial tourangeau mourut en 1939, le jour de la mobilisation, sans se douter du drame qui se préparait.

Un autre type, strictement tourangeau, qui soutenait ardemment ma candidature, était Albert Badier. Garçon de café, poète à ses heures, musicien toujours, il était devenu à force de labeur honnête, propriétaire de la Brasserie de l'Univers, qui était le plus grand café de Tours, siège, le samedi, de la Bourse aux grains, et dont l'orchestre était justement réputé. Badier était, en outre, propriétaire d'une brasserie à Paris, d'une autre à Limoges, de plusieurs maisons à Tours, d'une splendide propriété à Fondettes, sur le bord de la Loire, il avait aussi des vignobles à Montlouis-sur-Loire où le vin était, à juste titre renommé, enfin, il possédait une grosse fortune. Il était très connu à Tours dont il fut longtemps le conseiller municipal et même un des adjoints au Maire. Badier, beaucoup moins intelligent que Boireau, présidait à Montlouis la société de musique dont un des titres d'honneur était d'avoir eu le courage, sous la conduite de son Président Badier, d'aller jouer en plein Seize Mai, à l'inauguration à Véretz, du buste de Paul-Louis Courier.

Badier avait, lui aussi, des relations politiques, républicain de race, parleur écouté, il se livrait à une active propagande en ma faveur. A un degré moindre que Boireau, il avait lui aussi, la manie ou l'amour, comme on voudra, des décorations ; c'est d'ailleurs une maladie assez répandue en Touraine ; il ne possédait que des décorations secondaires, mais il les avait toutes.

Lorsqu'au nom de la municipalité de Tours il allait présider un banquet de pompiers, de musiciens, de mutualité ou de sociétés quelconques, il s'y rendait toujours avec son violon dont il se servait agréablement et les discours terminés, il maniait son archet, tandis qu'après lui, son ami, le sculpteur Fontbonne, frère du soliste de la garde républicaine, jouait de la flûte avec son nez.

Durant ma campagne électorale, j'étais toujours invité par un ami quelconque, à tous ces banquets, c'était une occasion pour moi de m'y montrer et d'y parler. Jamais personne ne pourra dire combien j'ai avalé de turbots "sauce royale" de poulets sautés "paysanne" et de gigots aux haricots blancs, pour l'amour de la République.

Badier, en vue d'un succès dont il était à peu près le seul à être certain, avait composé, paroles et musique, une cantate en mon honneur pour être jouée et chantée à Tours, le soir de l'élection, par la musique de Montlouis et il avait commandé le car qui devait amener à Tours les musiciens.

En voici les premiers vers, plus que médiocres au surplus, mais marqués au coin d'une affectueuse pensée pour moi-même :

"Vive Besnard, qui sème au vent la graine,

"D'où sortiront la justice et la paix,

"C'est un enfant du pays de Touraine,

"Dont le nom sonne ainsi qu'un nom français."

C'est sous ces auspices et dans ces conditions que j'entrepris ma première campagne électorale ; elle s'ouvrait, on le voit, dans les meilleures conditions.

Je me présentais sous l'étiquette radicale-socialiste.

Trois questions primordiales étaient posées devant le corps électoral.

Au lendemain de la loi sur les Associations et de la loi sur la séparation des Eglises et de l'Etat, l'Eglise avait entrepris une offensive violente contre ces deux lois, et elle n'était pas sans danger. La liquidation scandaleuse des biens des Congrégations avait, à juste titre, choqué l'honnêteté de beaucoup de citoyens et le Vatican soutenait cette offensive.

Mon adversaire s'était naturellement engagé à soutenir l'abrogation de ces lois, logique d'ailleurs avec lui-même, puisqu'il avait voté contre elles ; moi, au contraire, je les défendais énergiquement.

Une autre question essentielle, c'était l'impôt sur le revenu ; Joseph Caillaux faisait une campagne ardente en sa faveur. Le principe de justice fiscale qu'il contenait n'était pas discutable. Mais ses adversaires qui étaient les miens puisque j'en étais vivement partisan, faisaient remarquer que les gouvernements auraient entre les mains un instrument d'oppression fiscale redoutable, puisqu'il suffirait, en cas de besoin, de quelques tours de vis pour porter cet impôt à un taux astronomique et qu'ainsi, on pourrait arriver, dans l'avenir, à faire peser sur une minorité de contribuables une charge écrasante. L'impôt sur le revenu, pour être admissible, puisque c'était un impôt de redressement ou de compensation, ne devait jamais cesser d'être modéré.

Lorsqu'on voit ce qui se passe à l'heure actuelle où les meilleurs artisans de la production et de la productivité du pays sont écrasés sous une fiscalité qui devient impossible à supporter, tandis que les dégrèvements se font de plus en plus larges pour d'autres catégories de contribuables, on voit que les craintes exprimées à ce moment-là n'étaient pas exagérées. Encore une fois, les folies de la démagogie auront tué un principe juste.

La troisième question posée était celle du syndicalisme. La loi de 1884 avait été une grande conquête du monde ouvrier et elle avait été réalisée, comme bien d'autres, par un homme d'état modéré, Waldeck-Rousseau. Mais l'esprit et le texte de la loi voulaient que la défense ouvrière s'organisât dans le cadre de la profession et n'en débordât pas.

Waldeck-Rousseau connaissait, mieux que personne, le danger qui pouvait résulter pour l'autorité de l'Etat, de l'union, sous une même direction irresponsable, de syndicats complètement différents ; la congrégation syndicaliste, comme les trusts, lui paraissait aussi dangereuse que la congrégation religieuse, et, comme Richelieu, ministre de la royauté en avait eu le souci, Waldeck, ministre de la république, ne voulait pas que l'Etat pût, un jour, être menacé dans son autorité.

Or les unions de syndicats qui devaient un jour aboutir à une C.G.T. omnipotente, dirigée par des hommes sans responsabilités vis-à-vis de l'ensemble de la nation, devenaient chaque jour plus menaçantes et plus violentes. Les associations de fonctionnaires, elles-mêmes, dont les membres ne tiennent pourtant leur autorité que de celle de l'Etat, émettaient la prétention de se constituer en syndicats et de s'unir, sous la tutelle de la C.G.T., aux syndicats des travailleurs libres.

Sur tous ces points, je me refusais absolument à subir les pressions des socialistes, ce qui eut pour résultat de leur faire présenter un candidat, un juif nuageux et sympathique qui était de mes amis personnels et qui était un employé supérieur du personnel administratif de la Compagnie P.O., marié à un professeur du Lycée de Jeunes Filles. Il eut un nombre minime de voix, mais qui devait m'empêcher de passer au premier tour.

J'avais aussi dans mon programme, le monopole de l'enseignement qui répondait à la conception que je me faisais de la neutralité obligatoire de l'enseignement public, et qu'il faudra peut-être reprendre quelque jour, si l'Eglise et le parti politique qui la représente, le M.R.P., persiste à réclamer l'égalité des droits de l'enseignement libre et de l'enseignement public.

On ne me traitait pas alors de sectaire, parce que je défendais cette conception que les républicains ont momentanément abandonnée, dans un sentiment de fraternité française, dont ils sont, à l'heure actuelle, bien mal récompensés.

Après une dure campagne de réunions publiques, je me promenais la veille du premier tour, dans la rue Nationale à Tours, avec mon adversaire, gentleman parfait, avec lequel j'entretins jusqu'à sa mort, des relations personnelles parfaites, et dont le fils, plus évolué, et qui l'avait remplacé au Conseil Général, fut au Sénat mon fidèle électeur. De grandes banderoles en toile barraient le rue Nationale et on y lisait en lettres immenses : "Voter pour Besnard, c'est voter pour la Révolution, Voter pour Drake, c'est voter pour la réaction." Les deux inscriptions étaient aussi fausses l'une que l'autre et amusaient la foule plus qu'elles ne faisaient sa conviction.

M. Drake voulut bien me dire que j'avais fait une très belle campagne qui me vaudrait un grand nombre de voix, mais qu'évidemment, je serai battu car je ne pouvais pas être élu, mais que je sortirai très grandi de la bataille électorale. Je lui répondis que c'était, à moi aussi, mon opinion, mais qu'à aucun moment de cette lutte, je n'avais voulu me poser la question. Cette opinion était aussi celle du Préfet, descendant d'un grand poète. Il était resté strictement neutre dans la mêlée et avait même appuyé le départ de Tours de mon beau-frère qui était Secrétaire Général de la Préfecture d'Indre-et-Loire. Celui-ci fut nommé en avancement, sept ou huit mois avant l'élection, par le Ministre de l'Intérieur, le brave père Etienne, qui fut bien des fois ministre, notamment ministre de la Guerre et dont plus tard, je fus le collègue au Gouvernement. Etienne, qui était vice-président de la Chambre lorsque j'y arrivais, était un ami intime de mon beau-père. Il avait été un Lieutenant de Gambetta et c'est ce qui, avec sa fortune et la sympathie légitime qu'il dégageait, lui valut à tant de reprises des fonctions gouvernementales. On l'appelait "le général" (les vrais généraux n'avaient pas encore envahi les assemblées), à cause de son allure qui le faisait ressembler à un vieux cavalier et aussi à son esprit patriotique et même revanchard, qui ne manquait jamais de s'exprimer en un langage bredouillant et véhément. Il me témoigna toujours beaucoup d'amitié et m'accueillit à son foyer comme un fils. Je conserve un souvenir ému à sa mémoire ainsi qu'à celle de madame Etienne qui avait été remarquablement jolie et qui, dans sa vieillesse, toujours fine et distinguée, resta une délicieuse vieille femme.

Député d'Oran, Eugène Etienne, républicain de principe, avait toujours été réélu depuis quarante ans, à d'écrasantes majorités. J'eus l'occasion en 1912 ou 1911 d'aller avec lui en Algérie, pour présider des fêtes à Mostaganem, en qualité de membre du gouvernement. Je fis en sa compagnie un voyage charmant, malheureusement interrompu par la mort de Brisson, Président de la Chambre des Députés et qui nous obligea à rentrer précipitamment à Paris.

J'ai connu beaucoup aussi Adolphe Buisson, député du 10e arrondissement de Paris, puis de Marseille, après son échec dans ce secteur. J'avais eu, comme camarades, au Quartier, deux de ses chefs de cabinet, qui m'avaient introduit près de lui avant même que je fusse député et à mon arrivée à la Chambre, il m'avait, pour ainsi dire, pris en charge et m'avait beaucoup poussé dans les premiers rangs du parti radical où il jouissait d'une autorité incontestée ; c'était un très grand bonhomme et sous son allure froide et austère, distante même, un homme plein de bonté et de générosité.

Pour en revenir à mon élection, j'avais, quand le résultat du premier tour fut proclamé, 15 900 voix, M Drake 15 000 et le candidat socialiste 1 200. La ville de Tours me donnait 1 800 voix de majorité sur mon adversaire, et Artannes, ma commune natale, 330 voix contre 12. Le résultat n'était pas, évidemment, le même partout. J'avais dans certaines communes de fortes minorités, mais le résultat d'ensemble était inespéré et assurait mon succès au second tour.

Le résultat connu, ce fut dans la ville de Tours une explosion de joie chez mes partisans, des feux de joie s'allumaient sur tous les coteaux environnant Tours ; on dansa, on chanta toute la nuit ; mes amis m'entourant m'entraînèrent au Cercle Républicain, alors place du Palais qui avait été mon quartier général, puis dans dix cafés de la ville où je dus successivement prendre la parole. Chaque fois que harassé, je voulais rentrer me coucher, des amis arrivaient en pleine nuit, à bicyclette ou en voiture, de leur commune et on recommençait à discuter, à chanter et à boire aussi du Vouvray. Il était trois heures du matin quand je pus enfin rentrer chez moi, après avoir embrassé une centaine de jolies filles et reçu autant de frais bouquets.

Mais moi, je n'oubliais pas que j'avais tout de même un second tour à préparer, que je ne disposais que d'un court délai pour le faire. Je résolus donc de partir dès le matin pour me rendre dans une importante commune où se tenait l'un des plus gros marchés de bestiaux de l'année et dont la majorité des électeurs m'avait été hostile. Je revins à Tours le soir pour apprendre que mon adversaire, s'estimant battu, avait résolu de ne pas affronter le second tour de scrutin et se retirait de la lutte.

Malgré un petit chantage socialiste de dernière heure, auquel je ne cédais pas, mon élection était assurée et en effet, au scrutin de ballottage, j'étais élu par plus de 16 500 voix contre une centaine de voix diverses, 13 000 votants s'étant abstenus.

Je consacrai la journée du scrutin de ballottage à un meeting d'aviation qui se déroulait sur les bords du Cher ; en 1906 on en était encore aux avions catapultés, glissant sur une sorte de tremplin pour prendre leur vol, mais combien intéressants étaient ces essais qui se transformèrent rapidement en réalité.


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Trystram David 2001-12-02