Mon père était notaire et maire d'Artannes, charmante localité, paisible et fleurie, étendue sur les bords de l'Indre, située à quelques kilomètres du château célèbre où Balzac écrivit "Le lys dans la vallée".
J'y suis né dans la quiétude et la douceur d'un paysage charmant, que j'ai revu bien des fois dans ma vie, avec une joie qui ne s'est jamais atténuée.
Mon père était un républicain ardent. Dès le lycée de Tours où il était interne, il avait fondé avec son cousin Renou qui était au Séminaire et qui devint plus tard Evêque d'Amiens et Archevêque de Tours, une petite feuille destinée aux jeunes et dans laquelle ils combattaient l'Empire. Plus tard, il fut au 16 Mai incarcéré quelques jours à la prison de Tours, aussi quand la République fut définitivement consolidée, les parlementaires républicains du département d'Indre-et-Loire et le député Belle, maire de Tours, qui avait été un des 363, lui proposèrent-ils de devenir Receveur des Finances de la ville de Tours, poste qu'il devait occuper pendant 40 ans, jusqu'à sa retraite.
Sa qualité de fonctionnaire ne l'empêcha pas d'être pendant toute sa vie un militant radical et il eut la joie de me voir élu et réélu comme député radical de Tours, mon élection au Sénat devant suivre de quelques mois sa mort.
Parmi les hommes politiques assez nombreux avec lesquels il était en relation, il y en avait un avec lequel il était lié d'amitié, c'était le Président du Conseil Charles Floquet que j'ai vu plusieurs fois à la table de mes parents, notamment le lendemain de son duel avec le général Boulanger, auquel il décocha un dangereux coup d'épée au travers du cou. J'étais tout enfant, mais j'ai conservé de ce déjeuner un souvenir très précis.
C'est en raison de ces liens familiaux que madame Floquet, cette délicieuse vieille femme, qui eut jusqu'à son extrême vieillesse un salon politique où passèrent tous les hommes d'Etat de la 3e République, me pria, en 1912, alors que j'étais sous-secrétaire d'Etat aux Finances, de prendre la parole au nom des amis de Charles Floquet, au jour anniversaire de sa mort. J'étonnai bien des gens qui se demandaient avec surprise, étant donné mon âge, comment je pouvais compter parmi les amis de Floquet !
C'est à cette occasion que madame Floquet me remit un ravissant petit plâtre original représentant Floquet et qui est d'une ressemblance frappante. Je l'ai sous les yeux pendant que j'écris ces lignes, et Floquet est bien tel que le souvenir m'en est resté. Il est debout ; fièrement campé, le ventre assez proéminent, débordant du veston largement ouvert. Le col rabattu contient difficilement la gorge et le cou que Floquet avait puissant et trapu ; le tout est entouré d'une lavallière négligemment nouée, comme le Président Fallières en portait une aussi. La tête massive, le front dégagé, le tout couronné d'une abondante chevelure rejetée en arrière, encadré de favoris courts et touffus, comme en portaient fréquemment à cette époque les avocats et les magistrats, donnait l'impression d'une énergie rare, et d'une volonté inflexible qui contribuaient à faire de Floquet l'un des tribuns les plus puissants de la République. Mon regretté et distingué collègue René Renoult qui fut le Chef de Cabinet de Floquet lorsqu'il était Président de la Chambre et dont l'allure et la silhouette contrastaient étrangement avec celle du "patron" a admiré bien des fois, dans mon cabinet, cette statuette aussi finement sculptée que l'intelligence de Floquet.
Elle ne m'a jamais quitté pas plus que le manifeste des 363, imprimé sur un mouchoir de soie bordé de tricolore qui m'avait été offert, un soir d'élection, par le comité radical-socialiste d'un des quartiers de la ville de Tours, celui du Morier je crois. C'est, qu'en effet, jamais de plus belles paroles de liberté, et de fierté, de justice et de droit ne furent livrées aux méditations d'un républicain.
Il y retrouvait l'expression de la noble vigueur avec laquelle les hommes d'Etat de la 3e République surent la faire triompher, et le courage qu'ils déployèrent pour l'établir solidement. De cette génération d'hommes politiques, j'ai connu intimement aussi René Goblet qui fut Président du Conseil et qui, à la fin de sa vie, habita avec son frère, la commune de Saint-Cyr-sur-Loire, toute proche de Tours, non loin de la Béchellerie où Anatole France devait, plus tard, finir ses jours.
Mon père était naturellement violemment antiboulangiste ; il s'était séparé avec éclat de la Ligue des Patriotes à laquelle il appartenait, quand Paul Déroulède, le grand et pur troubadour nationaliste, dont la seule statue de bronze du square Bergson a été respectée par les Allemands lors de l'occupation de Paris en 1940, l'avait lancée dans l'aventure boulangiste qui, au début, abusa tant des républicains.
Avec Sansboeuf, le vieil Alsacien qui fut très longtemps maire adjoint du 8e arrondissement de Paris, et qui me maria ainsi que deux de mes filles, mon père fonda "L'Union Patriotique de France", qui prit alors, sur le plan de la Défense Nationale un caractère nettement républicain.
Quelque temps après le duel auquel je faisais allusion tout à l'heure, Boulanger rétabli vint à Tours. Il effectuait alors à travers la France, cette tournée de discours qui lui valut tant d'ovations mais aussi qui déchaîna contre lui tant de violences, et qui dans tous les cas, inquiétait singulièrement les ministres de l'Intérieur qui se succédaient place Beauvau. Le bruit avait couru avec insistance que Constans allait faire arrêter à Tours le général Boulanger, et effectivement, il entrait dans les vues du gouvernement de le faire dans cette ville, si, au dernier moment, pour des motifs que j'ignore, un contrordre n'avait été donné.
Une compagnie d'infanterie appartenant au 66e régiment et commandée par le capitaine Rat, notoirement connu pour ses opinions républicaines (je crois que c'était le seul officier du régiment qui ne fut pas boulangiste) avait été, alors que la garnison entière avait été consignée, discrètement massée dans lHôtel de Ville et s'y tenait prête à passer à l'action ; on pouvait compter sur le capitaine Rat pour la conduire rapidement et vigoureusement. Je tiens ce récit du capitaine Rat lui-même, qui était un ami intime de mon père, qui le resta de moi-même, et qui, par la suite, comme colonel, commanda le 5e de ligne à Paris.
Le général Boulanger qui n'était pas sans avoir eu vent des projets du gouvernement, avait amené avec lui tout son état-major, Naquet, Millevoye, Laguerre, Francis Laur, que je connus beaucoup par la suite, le dernier surtout. Il était entouré d'un bon millier de ses hommes de main, capables de toutes les violences, qui remplissaient presque entièrement le train qui venait de Paris. Boulangistes et antiboulangistes locaux étaient également mobilisés ; les boulangistes étaient conduits par le député Raoul du Saussay et un nommé Lorenceau ; les antiboulangistes, par le docteur Héron, un directeur d'école, M. Barré et par mon père.
Les camelots de la Boulange, comme on les appelait, étaient armés de revolvers et de gourdins et ils devaient rassurer les boulangistes tourangeaux, qui, bien que nombreux, étaient moins ardents.
Le général Boulanger avait quitté le train à la gare de Saint-Pierre des Corps, afin de faire une entrée triomphale à Tours par l'avenue de Grammont, dans un landau à deux chevaux, découvert.
Des bagarres se produisirent immédiatement ; mon jeune âge ne me permettait pas d'y prendre part, mais muni d'un bon sifflet à roulette, je sifflais de toute la force de mes poumons, la voiture du général qui descendait au pas. Mon père avec ses amis, dut, lui, dans le cours de la journée, subir dix assauts furieux livrés par des bandes de manifestants et plusieurs fois, la police eut fort à faire pour les dégager. Je ne sais si c'est là que je pris le goût des manifestations de rue, mais au cours de ma vie d'étudiant, et même bien après, j'ai toujours conservé, je l'avoue avec humilité, un certain goût pour elles.
Le soir, un énorme banquet réunissait, dans le grand hall de la carrosserie Bernin, rue Victor Hugo à Tours, devenu par la suite un vélodrome provisoire, quinze cents convives de marque, tandis que les camelots envahissaient tous les restaurants de Tours et y introduisaient les moeurs violentes, chères aux camelots du roy.
C'est là que le général Boulanger, héros en carton pâte, dont la vaillance devait fondre aux premiers feux de l'amour de madame de Bonnemain, prononça son grand discours de Tours où il affirma hautement et solennellement ses projets de coup d'état et de dictature.
J'ai pu l'écouter, caché dans l'angle d'une porte ; je n'ai plus, naturellement, aucun souvenir précis des paroles prononcées, mais je n'oublierai jamais l'atmosphère d'émeute et de guerre civile qui régnait ce soir-là ; je ne l'ai retrouvée qu'au 6 février.
Le général quitta Tours parmi les acclamations de ses brigades spéciales auxquelles les vociférations de la journée et les libations successives n'avaient pas fait perdre la voix.
Cette journée à laquelle j'ai, depuis, souvent réfléchi, ne manqua pas d'exercer sur mon cerveau de jeune adolescent une influence qui ne s'effaça jamais complètement. J'en pris, par un réflexe qui s'explique aisément, un goût plus vif de la liberté, une répulsion plus grande pour les procédés de pression attentatoire à la dignité des hommes, et pour tout dire, une aversion certaine pour la dictature et les dictateurs.
Le pouvoir se prend, a dit un jour à la tribune du Sénat, dans une crise d'autoritarisme, pour le moins imprévue chez lui, le président Jeanneney, celui du double jeu de Vichy et de la Résistance. Sans doute, mais il ne se garde que s'il se mérite et s'il reçoit l'adhésion libre du peuple. On conçoit la dictature si elle est animée, dans la sincérité, par le souffle d'un puissant idéal de régénération politique, sociale et morale, si elle a pour but, après un effondrement national, de redresser le pays dans une atmosphère de concorde et de fraternité.
Mais avec quelle rapidité s'effacent ces caractères, dont seule, la permanence pourrait la rendre supportable. Et puis, pourquoi a-t-elle toujours pour escorte, même si la pensée du dictateur est pure, la cohorte des profiteurs et des aventuriers de l'avenir ?
Toute oeuvre gouvernementale n'est durable que dans la liberté et l'autorité, lorsqu'elle n'est plus appliquée au bien public et ne sert plus qu'un homme ou une faction, après plus ou moins de temps, au souffle de la souveraineté populaire et cette loi est fatale.
Le général Boulanger, apprenti dictateur, n'a pas osé tenter l'expérience jusqu'au bout et les aventuriers qui l'entouraient furent déçus. Mais ne disons pas trop de mal du "brave général" comme chantait Paulus à la Scala ; son gendre, le colonel Driant est tombé en héros pendant la Grande Guerre et puis le roman de Georges et de Marguerite, tragiquement terminé sur la tombe de celle-ci au cimetière d'Exelles, fera toujours rêver les amoureux...
De la période boulangiste à l'affaire Dreyfus, je fus, comme il convenait à mon âge, complètement absorbé par mes études au Lycée de Tours. Cependant je ne manquais jamais les occasions que j'avais de faire parmi mes camarades, de la propagande républicaine.
"L'Union Sportive du Lycée Descartes", que j'ai présidée pendant plusieurs années, était bien connue pour ses tendances de gauche, et je n'étais pas étranger à cette attitude.
Lors d'une visite du ministre de l'Instruction Publique, alors que j'étais en seconde, je fus chargé de faire, au nom des élèves, le discours au ministre. Celui-ci était Louis Barthou dont je devins, par la suite, un ami très intime. Barthou était, à ce moment-là, très modéré, moi très avancé (l'âge et l'expérience se sont chargés de rapprocher les distances). Le proviseur Guibé, qui était lui aussi assez avancé, avait naturellement lu mon discours et l'avait laissé passer. Sans fausse modestie, je puis dire qu'il fit sensation parmi les professeurs et les élèves et qu'il fit sur le ministre une assez forte impression que Barthou lui-même a souvent évoquée devant moi. Je ne crois pas qu'il m'en ait voulu ; cependant, lorsqu'il constitua le ministère qui succéda, en 1913, à l'un des ministères Briand dont je faisais partie comme ministre des Colonies, il me débarqua avec une grande désinvolture.
L'affaire Dreyfus réveilla, au Lycée comme ailleurs, les passions politiques et des divisions profondes séparèrent les meilleurs amis. Tout d'abord, je ne fus pas très intéressé par cette affaire ; je n'y voyais qu'un homme assez peu sympathique, disait-on, et je plaçais en face de sa personne les ravages moraux que ce drame allait causer dans la nation. J'avais, un jour, émis cette idée à la table paternelle, que le sort d'un individu ne valait pas un bouleversement social et une déchirure du pays. Mon père, qui était un homme de principe, me fit alors remarquer qu'il ne s'agissait pas d'une idée, la notion de la liberté individuelle, et au-dessus même de cette idée, de la légalité, du droit, de la justice et de la vérité.
Il me fit comprendre qu'on préparait, en réalité, une persécution abominable contre toute une catégorie de citoyens à raison de leur race et que pour un homme libre, c'était une chose intolérable. Je compris et fus, par la suite, bien que je n'eusse pas, en général, une particulière prédilection pour les israélites, un dreyfusard ardent, prêt à combattre pour tous les hauts principes qui dominaient cette affaire. Par la suite, je connus le commandant Dreyfus, à son retour de l'île du Diable ; je le vis d'abord plusieurs fois à la table d'un ami commun ; il était taciturne, peu communicatif, renfermé, peut-être parce qu'il avait touché le fond de la misère humaine. Je le revis pendant la Grande Guerre ; il commandait en décembre 1914, un poste de D.C.A. dans la région Nord de Paris et officier de l'état-major du général qui commandait le secteur, j'avais été envoyé en liaison auprès de lui, lors d'une attaque aérienne nocturne de Paris, pour lui apporter des ordres. J'avais été aussi, en 1919, par hasard, à ses côtés, à la cérémonie du transfert des cendres de Zola au Panthéon, quand un illuminé, Grégori, tira sur lui et lui logea une balle dans le bras droit, à quelques centimètres de mon bras gauche. Collaborateur passager de Labori, son avocat, j'étais également aux côtés de mon "patron", au procès de Rennes, lorsqu'il reçut un projectile ; au Panthéon, c'est moi qui ceinturai Grégori et le remis entre les mains des policiers qui ne manquaient pas à cette cérémonie, mais qui n'étaient pas où il fallait qu'ils fussent.
De l'affaire Dreyfus, je gardais aussi le souvenir des infamies auxquelles se livraient facilement certains officiers policiers du 2e bureau et j'eus, plusieurs fois au cours de ma vie, la triste occasion de vérifier, venant d'eux, des pratiques inadmissibles et contraires à l'honneur.
Je devais, un peu plus tard, au Quartier latin, vivre la fin de l'affaire, aux côtés des maîtres respectés qui luttaient pour la Vérité. Maintenant, je sens plus que jamais combien cette période a marqué ma pensée politique, combien elle a agi sur tous les actes politiques de mon existence, sur les directions que j'ai suivies, sur les propagandes auxquelles je me suis livré, sur les jugements que j'ai portés. C'est une véritable révolution intellectuelle et morale qui s'est accomplie à ce moment dans les jeunes cerveaux où se pressaient en masse, un peu dans le désordre, les problèmes politiques, psychologiques et sociaux. La génération de l'affaire Dreyfus ne put jamais oublier les principes que ce drame social avait dans leur âme, à l'âge de tous les enthousiasmes et de toutes les illusions. Heureuse génération que celle qui pense, vit, agit, dans la foi d'une grande idée et d'une noble cause, et qui reste marquée par le destin, de cette foi qui a animé sa jeunesse !