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AVANT-PROPOS

J'ai écrit peu de livres dans ma vie (*), je me suis efforcé avant tout d'agir et je n'ai eu de goût à être journaliste ou orateur que dans la mesure où je pensais que la plume ou la parole pouvaient servir à l'action.

A l'époque où pullulent les écrivains sans talent et les discoureurs sans culture, quelques réconfortantes exceptions étant naturellement mises à part, j'ai trop souffert du mal que les uns et les autres faisaient à mon pays pour ne pas avoir de la mission d'écrire et de parler une conception assez haute. Une plume serve ou inconséquente, un discours démagogique ou fallacieux, une imposture publique sont de nature à faire, dans une nation, d'incalculables ravages; tant de démocraties ont succombé sous les paradoxes de l'éloquence ou de la littérature, qu'il faut tenir l'une et l'autre comme choses redoutables à manier. Je ne vais pas jusqu'à dire qu'il faut tordre le cou à l'éloquence, mais je pense qu'il faut ne la laisser couler qu'entre des digues solides.

Le journalisme doit être considéré par tout honnête homme sinon comme un sacerdoce, du moins comme une haute fonction sociale, mettant sans cesse en jeu la responsabilité morale de celui qui l'exerce.

L'art de la parole comporte les mêmes responsabilités. La plume et la parole sont des instruments puissants et dangereux, capables de provoquer les plus belles actions ou de soulever les pires passions ; elles ont, au cours de l'Histoire, fait aux démocraties beaucoup de bien, mais sans doute plus de mal encore.

Est-ce une raison de raréfier l'atmosphère de liberté dont elles ont besoin pour vivre et s'épanouir, ou les juguler au nom de la Vérité ?

Assurément non. Où est en effet la vérité sociale et politique, et qui peut se flatter d'en être le détenteur ?

Mais c'est une raison pour réclamer impérieusement de tous ceux qui revendiquent le droit de s'adresser à la masse un minimum de conscience et d'honnêteté.

Pour ma part, je n'ai jamais été tenté d'abuser des articles et des discours, bien qu'à la vérité, j'aie été amené par les circonstances à en écrire et à en prononcer beaucoup.

Si je me décide aujourd'hui à réunir dans un livre certaines des idées que j'ai eues, les observations que j'ai faites, les enseignements que j'ai recueillis durant quarante années ininterrompues de vie diplomatique et parlementaire, c'est que je pense pouvoir ainsi apporter à l'histoire politique de mon pays une modeste contribution.

Au cours de la période que j'ai vécue, qui a été traversée par deux guerres, qui a vu sur le plan social des transformations si profondes qu'elles ont constitué de véritables révolutions, j'ai été comme parlementaire, comme diplomate, comme ministre, mêlé à beaucoup d'événements du plus haut intérêt et en contact avec presque tous les hommes d'Etat de la 3e République et avec un certain nombre de ceux qui appartenaient à des gouvernements étrangers. Durant cette période, j'ai été témoin d'un grand nombre d'erreurs et de fautes, j'en ai certainement commis moi-même mais j'ai vu aussi beaucoup d'actions qui sont à l'honneur du régime républicain et des grands démocrates qui l'ont servi.

Je n'ai certes pas la prétention d'écrire, si médiocre soit-il, un fragment de l'histoire, car je ne possède à aucun degré la science si haute de l'histoire ; je ne suis hélas qu'un pauvre chroniqueur, mais je pense parvenir, au déclin d'une vie très remplie et avant qu'elle ne s'éteigne, à réunir, avec une objectivité aussi complète que possible, un ensemble d'observations de nature à jeter une lueur assez vive sur les événements de mon temps, et en particulier, sur ceux de la 3e République, que j'ai vécue, à dix ans près, du début jusqu'à la fin.

C'est en dehors de l'ordre chronologique, en ne le suivant qu'approximativement, au milieu des faits et des hommes, dans la réalité et dans la vie, que je placerai mes appréciations et mes jugements, mes éloges et mes critiques, mes enthousiasmes et mes désillusions. Si mon expérience est malheureusement longue, mes souvenirs sont heureusement précis ; les circonstances ont fait que mon activité propre ait été intense ; pourquoi ne pas mettre tout cela noir sur blanc ?

Se serviront de ces feuillets ceux qui les croiront utiles à leur labeur, les liront pour eux ceux qu'ils intéresseront, en garderont peut-être le souvenir ceux que j'ai aimés, enfin les laisseront de côté, avec raison sans doute, ceux qui n'y verront qu'un effort de très relative valeur.

Je tiens avant tout à déclarer, ceci pour éclairer ceux qui voudront bien me lire et les aider à bien comprendre ma pensée, que je n'ai aucun goût pour les théories extrêmes, pas davantage pour les doctrines absolues et que je suis fermement convaincu que le maximum de vérité politique se trouve dans la mesure. Mon grand ami Léon Bérard, ancien ministre et académicien, qui est l'un des esprits les plus fins et les plus délicieux de notre temps, me disait un jour qu'avec des allures qui flairaient parfois le jacobin, j'étais parmi les radicaux, le dernier des Girondins. Je lui répondis que la réflexion me semblait assez juste, qu'au fond elle me flattait, mais que j'étais assez peu rassuré parce que beaucoup de Girondins furent exécutés sous la Terreur et que ceux qui restaient le furent au moment de Thermidor de telle sorte que j'étais à peu près sûr d'y passer.

Peut-être, ce sens de la mesure que je me suis toujours efforcé d'avoir, tient-il à ce que je suis tourangeau, souvent assez sceptique, hormis s'il s'agit de la France, peut-être provient-il de ce que j'ai été amené par mon tempérament et par habitude de libéralisme à m'écarter des passions violentes qui dans tous les domaines désaxent la raison, celle-ci qui conduit de l'analyse à la synthèse peut seule garantir la sûreté de jugement.

Combien d'illusionnistes s'en détachent, qui croient faire des révolutions alors qu'ils ne provoquent que des réactions. A raison de la similitude des méthodes qu'utilisent les uns et les autres, ils ne s'aperçoivent même pas, dans leur vanité d'apprentis sorciers, que leurs efforts et ceux de leurs antagonistes se neutralisent et se détruisent.

Il n'est de durable et de fécond que le sillon tracé par le laboureur et la moisson ne lève que si, sous les épis, ont été accumulés les efforts des générations. Pas plus dans les sociétés que dans la nature, les bouleversements et les catastrophes n'ont jamais fait surgir aucune végétation.

Il se peut que des hommes le croient, mais c'est confondre avec la vie le coup du bec du poussin qui casse la coquille ; il n'est que la vie qui compte et seule la nourriture et l'évolution des organes peut l'apporter dans la nature ; il en est de même dans les sociétés. Il n'y a pas de miracles, pas plus de miracle des révolutions que de miracle des divinités.

Je m'excuse si, dans les chapitres qui vont suivre, je fais souvent appel à des souvenirs qui m'entraîneront inévitablement à parler de moi, mais il est impossible d'écrire un livre de ce genre, si on le veut vivant et non didactique, sans mêler des faits personnels aux événements généraux.

Autre chose, j'ai la ferme volonté de ne me livrer, au cours de ces lignes, à aucune polémique violente, à aucune critique exagérément acerbe à l'égard des hommes, soit parce que mon indulgence m'en garde naturellement, soit parce que je sais par expérience combien sont souvent injustes les attaques dirigées contre les individus.

Les jugements que je serai appelé à porter sur les hommes, le seront toujours dans une forme modérée et courtoise ; je compte tout dire dans une absolue liberté, mais j'ai dessein de le faire avec la politesse qui caractérisait autrefois les hommes de bonne compagnie, espèce à peu près disparue aujourd'hui.

J'ai peut-être hérité de mes ancêtres paternels, solides vignerons tourangeaux, aussi attachés à la terre qu'à la liberté, à l'organisme nourri d'une sève vigoureuse, le goût du travail, de l'action, mais aussi une certaine rudesse, une certaine intransigeance de pensée pour moi-même, tout au moins. Celles-ci furent atténuées, je crois, par mon hérédité maternelle. Comme mes ancêtres paternels furent de tout temps (j'ai pu remonter jusqu'à 1590 dans les actes privés le cours de ma généalogie) laboureurs ou vignerons, tous mes ancêtres maternels furent, de père en fils, depuis la Révolution, receveurs ou inspecteurs de l'Enregistrement et des Domaines, et je possède encore, dans un coin de grenier, deux des pacifiques épées qui ornaient le costume de ces savants fonctionnaires que la Restauration avait dotés d'un uniforme.

Mon grand-père maternel, que j'ai eu le bonheur de garder jusqu'à plus de vingt ans, était cultivé, libéral, lamartinien et romantique, helléniste et latiniste, charmant poète à ses heures (don que ma mère hérita de lui mais qu'elle ne me transmit pas) ; c'était l'homme le plus doux, le plus correct, le plus soigné de sa personne qu'on puisse trouver. Il était profondément imprégné des doctrines de la Révolution de 1830. Il n'était pas libre penseur farouche comme mon grand-père paternel, il était même d'esprit déiste, mais détestait les jésuites et les cagots, et s'il allait à la messe, une fois par an, le jour de Pâques, c'était moins par conformisme que pour faire plaisir à ma bonne grand-mère qui, elle, était très dévote.

Sans doute mes deux ascendances se sont-elles mêlées pour atténuer en moi l'intransigeance de mon grand-père, maire déporté en 1851 et de mon père, maire emprisonné du 16 Mai.

La 3e République n'est pas morte en 1940 comme on l'a dit ; Elle a été mise en sommeil par Pétain et la 4e lui ressemble avec un certain nombre de défauts en plus. A la constitution de 1875, fruit de la sagesse parlementaire d'alors, on a substitué une constitution nouvelle, remplie des plus abracadabrantes institutions, à un système électoral simple, basé sur la loi de la majorité, un système absurde, vite devenu un véritable attentat contre la souveraineté du suffrage universel.

Malgré tout, la démocratie subsiste avec toutes ses beautés idéales comme avec tous ses défauts et ses périls pratiques, mais sans avoir réussi à relever le niveau intellectuel du peuple, ce qui est pourtant nécessaire à sa vie, plus qu'à celle d'aucun autre régime. La passion du travail, également indispensable à la vigueur de son économie est tombée elle aussi ; les droits de l'individu sont sans cesse proclamés tandis que personne ne lui parle de ses devoirs qu'il a vite fait d'oublier.

Ce sont d'assez sombres perspectives d'avenir, pénibles à supporter pour l'homme qui vieillit après avoir cru de toute sa foi dans la beauté et dans la force du gouvernement populaire.

Je souhaite, moi qui ai rêvé d'une vieillesse calme et sereine, quitter cette terre avant que mon pays ne soit brutalement tiré de sa torpeur morale par une nouvelle secousse, dont ses nerfs, épuisés par deux guerres rapprochées seraient alors incapables de supporter les conséquences terribles.

Mais il y a derrière moi les générations nouvelles, et c'est à elles que je pense lorsque je déplore la crise morale que traverse la France, et qui l'éloigne tout à la fois du travail, de l'honnêteté et du devoir sans lesquels une démocratie libre est condamnée à succomber et à disparaître.

René Besnard

(*)

- Les perquisitions et les saisies en matière criminelle.

- L'oeuvre française au Maroc, 1913.

- Où va-t-on ? L'économie politique et financière d'après

- Deux ans de politique française, 1939.


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Trystram David 2001-12-02