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LE PARLEMENT DE LA REPUBLIQUE**

A 26 ans juste, j'entrais à la Chambre ; j'étais avec Henri Auriol dont je ne partageais pas les idées politiques, mais qui devint pour moi, par la suite, un très intime ami, le plus jeune membre de l'Assemblée.

J'étais un des élus de la majorité gouvernementale qui venait de se renforcer considérablement à raison des succès obtenus par le parti radical aux élections ; pour la droite, j'étais celui qui avait battu, très jeune, un de ses chefs les plus éminents, ce qui me valait, à ses yeux, quelque prestige ; le gouvernement, le président du Conseil, celui de la Chambre, quelques parlementaires chevronnés que je connaissais personnellement jetaient sur moi un regard des plus sympathiques, j'arrivais précédé d'une réputation d'orateur que j'étais, au surplus, bien loin de mériter, mais la réputation étant plus solide que la réalité, en bref, j'entrais à la Chambre sous les auspices les plus favorables.

Les premiers qui m'accueillirent avec le président Brisson furent l'excellent Alexandre Bérard et le bon abbé Lemire, laumônier du bloc, qui ne m'appelait que le "chevau-léger" du parti radical.

Alexandre Bérard, qui était député de l'Ain, avait été ministre des Postes dans un cabinet Léon Bourgeois, dont il était l'intime ami. C'était un gros homme, au ventre débordant, gai et réjoui, érudit à ses heures puisqu'il avait écrit une remarquable histoire de la ville d'Alésia (Alise Ste-Reine) et sous l'enveloppe et la structure d'un bon boucher de campagne, il dissimulait beaucoup de bon sens, de finesse et d'habilité et quand il les mettait en oeuvre, il constituait pour ses adversaires politiques un redoutable partenaire. Sans être vraiment éloquent, il parlait facilement, toujours avec sincérité, souvent avec courage.

Alexandre Bérard, qui ne manquait d'ailleurs pas d'ambition, et qui, bien que radical intransigeant, avait des amis dans tous les milieux, me prit sous son aile et me présenta à tout le monde comme un des leaders du parti ; je lui rendis plus tard son affectueuse politesse en parcourant avec lui sa circonscription et en y faisant maintes conférences. A la Chambre et ensuite au Sénat, jamais l'amitié sincère qui nous unissait ne fut voilée par le moindre nuage.

C'est Alexandre Bérard qui m'initia au tutoiement parlementaire ; il n'y avait pas une heure que nous nous connaissions qu'il me dit à brûle-pourpoint : " nous allons nous tutoyer, comme tout le monde le fait ici" ; j'étais un peu hésitant car il avait le double de mon âge et parce que j'avoue ne pas avoir le tutoiement facile. Je ne l'ai jamais pratiqué, d'ailleurs, soit à la Chambre, soit au Sénat, qu'avec ceux de mes collègues qui étaient mes amis personnels. J'ai compris, par la suite, ce qu'il y avait bien souvent dhypocrite et de faux dans ce tutoiement sans amitié que pratiquaient des hommes qui se détestaient. N'empêche que cette espèce de lien, tissé par l'habitude, par une mauvaise habitude, avec des fils pourris, jouait son rôle un peu partout à la Chambre ; au sein des commissions, il entraînait des votes pour les postes du bureau, aux séances, au moment des votes difficiles il entraînait ou des abstentions ou des offensives ou des reculades et agissait souvent sur des hommes simples, flattés d'être l'objet de tutoiements ministériels ou de ceux des grands chefs de partis. Que de fois le "tu" employé à bon escient a changé la couleur des bulletins de vote.

Lorsqu'à la séance d'ouverture je montais à la Tribune en qualité de secrétaire d'âge, je fus accueilli par les applaudissements vigoureux de la Gauche qui me témoignait ainsi une sympathie dont je fus touché et quelques jours après, je fus nommé secrétaire définitif de la Chambre.

C'était un titre bien modeste, mais qui me donnait tout de même une place dans le bureau et quelques prérogatives particulières ainsi que quelques devoirs exceptionnels ; j'étais grimpé d'un degré sur l'échelle du protocole.

On me présenta ensuite à mon boîtier. Le boîtier est un collègue d'une espèce particulière dont la fonction découle du vote par procuration qu'on a très souvent, à tort, discuté, et qui se révèle pourtant comme indispensable. Le député qui travaille est pris par de multiples occupations ; il a les séances de commissions qui assez souvent sont fort longues, les rapports à écrire, s'il a la conscience de les faire lui-même, ce qui est loin d'être toujours le cas, les visites inopportunes de ses électeurs, une correspondance énorme car la foule des quémandeurs est innombrable, des déplacements très fréquents dans sa circonscription et s'il ne va pas à la Chambre comme d'autres vont au Cercle, la séance même n'est qu'une faible partie de ses occupations.

La vie moins active du Sénat, l'atmosphère feutrée qu'on y respire et qui, avec l'âge, calme les nerfs et les passions, la courtoisie presque exagérée qu'on y déploie, rendent moins indispensable l'institution officieuse du boîtier, mais donne au sénateur une facilité et une liberté d'allures qui lui sont également utiles.

Le boîtier, que ses collègues ont coutume d'appeler "leur conscience", est presque toujours un parlementaire honnête, expérimenté, connu pour son bon sens, parlant peu mais réfléchissant beaucoup, assidu, cela va sans dire, puisqu'il lui faut être là quand ses collègues n'y sont pas et qu'on sait ne pas être accablé par des tâches qu'il ne sollicite pas. Son rôle, c'est d'abord de faire voter ses collègues selon les directives du groupe auquel ils appartiennent, ce qui exige chez le boîtier une loyauté et un esprit de discipline certains ; c'est ensuite, de chercher dans les votes difficiles ce que le tempérament, la mentalité, l'intellectualité du collègue absent lui dicteraient, et cela suppose une connaissance très sûre de chacun de ses collègues, des intérêts de ses électeurs et de ceux de la région qu'il représente, ce qui exige un sens psychologique assez poussé ; c'est enfin de résister énergiquement aux essais, que dans les séances orageuses font, pour s'emparer des boîtes des collègues amis, des parlementaires impulsifs ou violents.

Tel était son rôle, au moins au temps de la 3e République où l'appartenance à un parti ne supprimait pas, pour le parlementaire, la liberté de vote. Depuis la 4e République, les choses doivent évidemment se passer autrement puisque la dictature des partis s'exerce dans un consentement presque général et supprime au représentant le droit de ne pas être de l'avis de la majorité des hommes du parti.

C'est la méconnaissance et la destruction de la liberté individuelle sur le plan parlementaire, ce qui a permis de dire, dans une boutade, à un pince-sans-rire qu'on pourrait faire l'économie des neuf-dixièmes des députés en remettant à quelques-uns d'entre eux le nombre de bulletins auquel donnent droit aux partis les suffrages recueillis par eux. Ce serait une économie d'argent, de temps et de discours.

Le boîtier est peu ou pas connu du tout du grand public ; il n'a pas d'ambition et son nom ne figure jamais, lors des crises, dans les pronostics ministériels, mais les gouvernements, eux, le connaissent bien ; ils le flattent car ils peuvent, dans des moments difficiles avoir besoin de son concours ; de là l'influence dont il jouit. Dans l'entourage du ministre et dans tous les services du ministère, on sait que M. X, boîtier, dispose à peu près à son gré de cinquante, soixante ou cent bulletins et l'influence qu'il a est proportionnelle au nombre de ces bulletins.

C'est tout ce que demande le boîtier qui surveille d'abord sa réélection, et qui sait qu'elle est presque assurée s'il obtient pour ses électeurs a peu près tout ce qu'ils demandent et le silence obstiné qu'il garde généralement et qui lui évite de se compromettre est pour lui d'une aide plus efficace que les plus retentissants discours. Ainsi le boîtier, homme effacé, n'a, pour nourrir ses ambitions de père de famille, que la perspective d'être un jour questeur, ce qui vaut superbe logement, chauffage, éclairage, domesticité, allocation supplémentaire en échange, il est vrai, d'un travail absorbant.

Elle lui suffit, avec la certitude de répandre dans sa circonscription la manne électorale, ce qui l'incite plus facilement à être dans la majorité que dans l'opposition.

Le jour de la première grande séance de la Chambre, j'étais à mon banc, bien décidé à ne pas laisser à mon boîtier le soin de voter pour moi, d'autant que je n'ai jamais pu me plier à mettre la discipline du parti au-dessus de ma liberté et de ce que je pensais être l'intérêt de mon pays.

Ce jour-là, Jaurès, venu des rangs modérés vers ceux de l'extrême gauche, attaquait vigoureusement le ministère que présidait Clémenceau. J'avais personnellement beaucoup d'estime et d'admiration non seulement pour le talent mais encore pour la personne du grand tribun socialiste. Ce normalien, aussi profondément imprégné de culture scientifique que d'érudition littéraire, d'une haute honnêteté morale servie par une prodigieuse éloquence, une dialectique serrée et un courage sans limites, représentait pour moi l'homme politique complet pourvu de talent, de bonté, d'idées sociales hardies et généreuses. Il n'avait, à mon sens, qu'un défaut, mais grave pour un meneur d'hommes, c'était de verser trop facilement, avec une bonne foi totale qui écartait de lui toute prudence, dans les illusions les plus dangereuses. J'en ai eu un exemple à la veille de la guerre de 1914 qui fut, hélas, son arrêt de mort. Jaurès revenait d'un congrès socialiste qui s'était tenu en Allemagne et il affirmait, dans les couloirs de la Chambre, avec une bonne foi qui était évidemment hors de doute, que la Social-Démocratie allemande s'opposerait par tous les moyens à la guerre. Trois jours après, le massacre commençait sans que la social-démocratie, mobilisée par l'empereur Guillaume, eut élevé la plus légère protestation. Et les mêmes illusions détournèrent souvent de la voie la plus sage le grand Français qu'était Jaurès. Sa mort, oeuvre d'un fou, saturé d'excitation politique par les tribuns d'Action Française, fut un grand malheur pour la France.

Quelques heures après son assassinat, je rencontrai à la demeure même de Jaurès Marcel Sembat qui veillait seul le corps du grand orateur, étendu sur un canapé modeste. Sembat me dit, les larmes dans les yeux, "il est probable que dans peu de mois, il manquera terriblement au pays". Rien n'était plus vrai.

Malgré l'internationalisme de doctrine qu'il professait, Jaurès était un ardent patriote, comme le disait Caillaux à la tribune du Sénat dans une cinglante riposte à Léon Blum qui se comparait à Jaurès : "Jaurès, lui, M. Léon Blum, avait de la terre de France attachée à ses sabots". Devant les malheurs de son pays, sa conscience eût bondi et il eût mis sans réserve son immense talent au service de la Défense et de l'Union Nationale qui ne faisaient qu'un. Malgré la valeur de certains de ses chefs, le parti socialiste n'a jamais remplacé et ne remplacera jamais Jaurès, qui avait fait à sa foi politique le sacrifice de sa vie exclusivement vouée au travail et à la méditation.

Jaurès prononça, ce jour-là, un de ses plus éloquents discours parlementaires, mais il avait à faire à forte partie, à un Clémenceau incisif, mordant, d'une implacable logique, qui était, après le succès électoral remporté par son gouvernement dans la meilleure forme. Il n'eut pas de peine à triompher, soutenu par une majorité importante à laquelle, naturellement, j'appartenais.

J'ai été très fréquemment au contact par la suite et souvent en bataille avec Clémenceau. je ne l'avais pas abandonné lorsque la conception un peu théorique qu'il se faisait des droits et des devoirs du gouvernement amena à la sanglante journée de Draveil, où, pour avoir maintenu jusqu'aux plus extrêmes limites la liberté individuelle et avoir assuré avec la même fermeté l'ordre public, Clémenceau laissa couler lesangdestravailleurs.<br> Plus tard, le hasard avait voulu que je fisse avec ma famille et avec lui, en 1907, le voyage de Paris à Carlsbad où il faisait une saison et je le voyais tous les jours dans cette apaisante station balnéaire où il venait soigner son foie et calmer ses nerfs. J'avais eu plusieurs fois l'occasion de dîner avec lui et avec le roi Edouard VII qui s'y soignait, Nobel et mon ami le sculpteur Varenne qui modelait la médaille du puissant industriel, créateur des prix qui portent son nom. Quelle verve étincelante il déployait dans ces dîners intimes où le roi Edouard VII lui donnait d'ailleurs la réplique avec le même humour et le même esprit. La politique tenait d'ailleurs assez peu de place dans ces conversations de délassement et de joyeux repos.

A la Chambre, j'avais suivi les avis de mon ami Alexandre Bérard. Il m'avait dit que pendant les premiers six mois il fallait ne pas parler et respirer l'atmosphère, voir, écouter, réfléchir, juger, en un mot prendre l'air de cette maison d'assez bonne tenue à l'époque et rendue agréable par les commodités qu'on y trouvait, bien qu'elles fussent loin d'égaler les facilités, d'ailleurs excessives, qui sont aujourd'hui offertes aux parvenus politiques de la 4e République. Bérard m'avait engagé, lorsque j'aurai terminé ce stage préliminaire où je devais m'efforcer de ne porter ombrage à personne, à intervenir trois ou quatre fois de ma place au cours de la discussion budgétaire, et très rapidement, sur des sujets précis et relativement intéressants, mais il m'avait recommandé de soigner ces interventions, de les préparer, de les étudier, de les limer car, prétendait-il non sans raison, elles conféreraient souvent plus d'autorité que les discours fleuves débordant les limites de la précision, de l'intérêt et de la discipline intellectuelle. Je suivis son conseil et n'abordai la tribune qu'un an après mon arrivée à la Chambre, pour y interpeller le Ministre de l'Instruction Publique d'alors sur le cas d'un professeur d'un lycée du Midi qui violait ouvertement la neutralité scolaire en faisant dans sa classe une propagande cléricale inadmissible. J'affirmais ainsi ma position de laïque et je le fis avec une certaine vigueur qui répondait à mes sentiments.

Gaston Doumergue était embarrassé, d'abord parce que ce professeur appartenait au lycée de Nîmes, parce que le proviseur n'était pas sans reproches, et que lui, Gaston Doumergue, était député du Gard, ensuite parce que le Ministre, bien que ses sentiments laïcs et républicains ne fussent pas douteux, aimait assez "noyer le poisson", ce qu'il avait voulu faire et qu'il ne lui était plus permis de faire à raison de mon interpellation. Gaston Doumergue avait beaucoup de qualités mais son éloquence n'était pas redoutable. J'avais été très applaudi par les radicaux et les socialistes et une ovation de la gauche m'avait accueilli à la descente de la tribune où je m'étais senti, je l'avoue, très à l'aise. J'ai souvent été ensuite, il est vrai, dans des discussions plus graves, où ma responsabilité était engagée, beaucoup moins maître de ma pensée et de ma parole. Ce discours sur l'affaire Racafort était un peu un jeu que j'avais, je crois, assez bien pratiqué. Dans la réponse qu'il me fit, Gaston Doumergue, qui n'était pas dans ses bons jours, fut franchement mauvais. L'ordre du jour que j'avais déposé était un blâme direct au Ministre et son adoption eut inévitablement entraîner la démission de Doumergue. Je me rendis compte que cette adoption était certaine à une forte majorité. Mais le Ministre appartenait, comme moi, au parti radical, il avait été bienveillant pour moi, il me prodiguait souvent ses signes d'amitié et m'appelait "René" ; c'était là des raisons auxquelles une âme sensible et reconnaissante ne résiste pas ; et je soutenais le gouvernement ; je retirai donc mon ordre du jour et acceptai l'ordre du jour pur et simple ayant, au fond, atteint le but que je me proposais.

Plus tard, j'ai été très lié personnellement avec Doumergue qui était un excellent homme et qui, lorsqu'il était président du Sénat, mettait le tennis du Luxembourg à la disposition exclusive de mes filles, mais je ne suis pas certain qu'il m'ait jamais pardonné mon interpellation et surtout le sauvetage de son portefeuille, les services qu'on vous rend étant fréquemment ceux qu'on pardonne le moins.

Peu de temps après ce début, je fus élu membre de la Commission du Budget. Cette commission était, dans ce temps-là, l'antichambre des ministères, par laquelle devaient presque obligatoirement passer les députés qui pouvaient aspirer à un portefeuille. On y faisait des rapports qui étaient toujours sérieux et dont certains avaient une importance considérable ; il fallait ensuite les soutenir à la tribune et la qualité de Membre de la Commission du Budget vous conférait une autorité particulière, d'autant plus que le président Clémentel, ancien et futur ministre, avec lequel il était si agréable et si facile de travailler, qui accueillait toujours avec une bonne grâce souriante les initiatives intéressantes, soutenait avec la plus grande énergie ses collègues de la Commission, surtout s'ils étaient radicaux, mais aussi quels que soient leurs opinions et le parti auquel ils appartenaient.

Cet homme qui était tout sourire et toute courtoisie, qui était aussi un travailleur acharné, d'une activité débordante et qui parlait fort bien, trouvait beaucoup de sympathie dans les Assemblées et sa joie était d'en faire profiter ses amis.

Ainsi, ma première législature s'écoula à me faire à la Chambre, où j'essayais de travailler de mon mieux pour mon pays, une place assez enviable.

Après ma réélection, où je retrouvai devant moi, comme en 1906, le même adversaire, et qui ne fut pas acquise sans difficultés à raison de l'appui que j'avais donné au Ministère Clémenceau et qui avait tourné contre moi les éléments les plus avancés de la gauche, j'abordais, en 1910, à 30 ans, en pleine possession de mes forces intellectuelles et physiques, ma seconde législature, celle qui devait m'amener, en 1911, au Gouvernement.

J'avais pu, à ce moment-là, me faire des idées claires sur le régime parlementaire et sur son fonctionnement.

Il est évident que le régime parlementaire est le seul qui puisse garantir les libertés individuelles et collectives et assurer au peuple l'exercice de sa souveraineté, hors laquelle il n'est pas de pouvoir durable. La dictature d'un homme ou d'une classe n'a comme base que la force ou au moins l'étranglement de la liberté. La monarchie tire son pouvoir de la tradition et, au contraire de la dictature, elle peut s'accompagner d'un régime parlementaire presque souverain ; les rois prêtent serment à la Constitution.

La dictature ne peut être supportée que par un peuple momentanément déchu ; elle ne convient qu'à lui. La monarchie parlementaire s'adresse à une nation sûre de sa stabilité, de sa volonté, de ses droits, qui trouve dans l'histoire et dans la tradition, dans le respect qu'elle en a, un haut élément de stabilité capable de la garder des entraînements dangereux ou fatals.

Le régime parlementaire où les assemblées sont toutes puissantes, où elles n'ont au-dessus d'elles aucun pouvoir autre que le pouvoir moral et souvent ébréché d'un président de la République que le peuple appelle Emile, Armand, Paul, Albert ou Vincent, ne peut convenir qu'à des démocraties complètement évoluées. Il suppose d'abord des électeurs avertis ou au moins éclairés, ayant le respect des valeurs intellectuelles et morales, capables de choisir avec discernement selon une opinion réfléchie.

Il exige ensuite des représentants élus une droiture et une conscience absolues et surtout un sens de l'intérêt général et du bien public, sachant les élever bien plus haut que les intérêts privés, si légitimes qu'ils soient.

Il requiert enfin la présence de gouvernants parfaitement instruits des besoins nationaux, prêts à tout incliner devant eux et résolus à les servir courageusement dans la foi, l'indépendance et de désintéressement.

Personne n'oserait soutenir qu'une quelconque de ces conditions ait été ou soit remplie, qu'il s'agisse de la 3e ou de la 4e République. Cette dernière a même marqué un affaiblissement très net des vertus à exiger des électeurs, des mandataires et des gouvernants, ce qui est d'autant plus dangereux que la Constitution inepte que nous subissons et dont nous souffrons a remis entre les mains d'une seule assemblée, sujette à tous les entraînements, des pouvoirs exorbitants.

Ceux-ci sont exercés parfois par des hommes qui n'en sont pas toujours dignes, ce qui était fort rare au temps de la 3e République, mais qui l'est beaucoup moins au temps de la 4e, et surtout par des individus incapables intellectuellement et de leur absence de culture et de connaissances générales d'exercer leur mandat. Ces hommes ont été désignés soit par des masses ignorantes et naïves, soit, depuis qu'on a mis en échec la loi de la majorité, grâce à des systèmes électoraux qui se rattachent plus à l'imposture qu'à la justice. Lorsque l'ambition d'un élu se borne à être un petit potentat dans sa circonscription électorale, le mal n'est pas grand et peut être conjuré ; mais lorsqu'elle s'élève au désir qu'ont maintenant neuf députés sur dix d'être promus au rang de ministres, l'insuffisance intellectuelle et morale d'un représentant peut amener des catastrophes.

En effet, depuis que la constitution et la discipline des partis, comme la nécessité de trouver coûte que coûte une majorité, ont amené ceux qui constituent les gouvernements à rechercher davantage les voix que les valeurs, on constate des compositions ministérielles qui prêteraient à sourire si elles n'incitaient à pleurer.

Mais malgré les dangers de base que je viens d'énumérer et qui pourraient être en partie sinon écartés du moins atténués, le régime parlementaire est encore le seul qui puisse préserver de la dictature ou du gouvernement direct des partis ou des masses ; les deux étant aussi inadmissibles l'une que l'autre.

Pourquoi faut-il qu'à ces dangers de base viennent s'ajouter, au sein des assemblées elles-mêmes, des pratiques mauvaises qui accroissent leur nocivité ? Le laisser-aller, la camaraderie, la familiarité de mauvais aloi qui usent tant de volontés propres, qui amenuisent les courages, qui élèvent à des postes sérieux ou même élevés tant d'hommes qui n'en sont pas dignes, est peut-être encore le moindre des dangers secondaires. Il en est d'autres plus graves :

Par exemple, celui qui résulte de la confusion, chaque jour plus réelle, qui existe entre les droits de l'exécutif et ceux du législatif ; personne n'est plus à sa place et lorsque par hasard, malheureusement trop rarement, il revendique le privilège d'exercer sa fonction, il se le voit discuté et même disputé par les représentants du législatif trop pressés d'exercer des pouvoirs auxquels ils aspirent mais qu'ils n'ont encore pas.

Les Chambres ont strictement, avec leurs pouvoirs financiers qui en réalité en font les maîtres de la vie nationale, un pouvoir de contrôle qui doit s'exercer à posteriori et qui les autorise à renverser les gouvernements qui ont commis des fautes, qui leur permet d'indiquer ou de modifier une politique générale mais qui ne les habilite pas à agir à la place des ministres ou des fonctionnaires qui servent sous la responsabilité de ceux-ci. L'autorité n'est supportable que si elle s'accompagne de la responsabilité ; à chacun la sienne, à chacun sa place, au ministre la sienne, au député la sienne.

L'oubli de ces principes pourtant élémentaires a été, depuis le gouvernement des partis, porté au maximum puisqu'on est même arrivé à cette conception que les parlementaires déjà trop peu responsables devaient se soumettre à des comités composés d'hommes qui étaient, eux, complètement irresponsables. L'élu a donc le sentiment qu'il n'est plus responsable devant ses électeurs et devant le pays, mais seulement devant son parti, ce qui augmente le gâchis et lui donne une notion complètement fausse de ses devoirs.

La constitution des grandes commissions permanentes, qui, par ailleurs, facilitent le travail parlementaire utile, a contribué aussi à créer cette confusion que je déplore. Les présidents de ces commissions ont toujours tendance à se considérer comme des sous-ministres, chargés de surveiller les vrais ministres ; ils exigent d'eux d'être admis à les conseiller sur les actes de gouvernement qu'ils sont appelés à accomplir, ils donnent à leurs collègues des commissions des missions de surveillance, d'inspection, de contrôle qui sont l'apanage des ministres et qui gênent parfois considérablement la marche des services publics tandis qu'elles grèvent le budget dans des conditions excessives. Et s'il s'agissait pour les missionnaires de se faire offrir par le régime des voyages lointains supérieurement et gratuitement organisés, entourés de fêtes et de réceptions, il n'y aurait sans doute pas grand mal, mais si par malheur le missionnaire, généralement mal préparé à sa tâche, prend son rôle au sérieux et veut apporter séance tenante des réformes de structure, il apporte des perturbations graves dans la marche des services, lorsqu'on ne frise pas la catastrophe.

J'ai vu, jadis, d'éminents présidents de la Commission des Affaires Extérieures du Sénat, qui rendaient au surplus à la chose publique de signalés services, demander aux ministres des Affaires Etrangères des indications et des renseignements qu'ils n'auraient pas dû donner et exiger de nos ambassadeurs présents à Paris qu'ils vinssent se présenter à eux pour les mettre au courant de leur activité diplomatique dans les pays étrangers où ils représentaient la France. Et ces hommes, qui étaient de grands Français, n'avaient pas une minute la pensée qu'ils outrepassaient leurs droits et faisaient prendre à leurs collègues de la commission des responsabilités qu'ils n'avaient nullement à supporter.

J'ai eu, moi-même, dans l'exercice de mes fonctions ministérielles, à constater deux exemples de cette confusion de pouvoirs :

En 1911, j'étais Sous-Secrétaire d'Etat aux Finances dans le cabinet Poincaré. Il y avait eu à l'Imprimerie Nationale, dont la direction était sous mes ordres, des malversations scandaleuses et j'avais chargé des inspecteurs des Finances d'enquêter et de débrouiller l'affaire ; ils m'avaient remis des rapports confidentiels.

M. de Ramel, très distingué député du Gard, qui avait été, si mes souvenirs sont exacts, avocat au Conseil d'Etat, avait été nommé par la Commission de Budget de la Chambre rapporteur du budget de l'Imprimerie Nationale. Il avait émis la prétention de se faire communiquer par moi ces rapports ultra-confidentiels. Je refusais en invoquant la séparation des pouvoirs. M. de Ramel, qui n'était pas fâché d'être désagréable à un adversaire politique et qui savait combien mon président du Conseil était accessible à de telles plaintes et les redoutait même, surtout si elles émanaient d'adversaires du régime, alla trouver M. Poincaré, lui dit que mon attitude était inadmissible et le menaça d'une interpellation. Le lendemain, au Conseil des Ministres, malgré l'amitié profonde qui nous liait et qui nous unit durant toute sa vie, il me fit d'assez vifs reproches. Je défendis ma thèse, et tout le monde, y compris M. Poincaré, considéra que j'avais raison. L'interpellation resta, d'ailleurs, une simple menace.

Une autre fois, c'était en 1916, pendant la Grande Guerre, j'étais Sous-Secrétaire d'Etat à l'Aéronautique militaire. Au mois de février, deux zeppelins survolèrent Paris et lancèrent quelques bombes. Les dégâts heureusement ne furent pas considérables, mais l'opinion publique fut très fortement émue et cette émotion s'empara d'autant plus facilement de la commission de l'Armée du Sénat que son président

Clémenceau m'était violemment hostile depuis que j'avais joué un rôle actif dans l'élection de Poincaré à la présidence de la République. Elle nomma une délégation composée de Doumer, Henry Bérenger, Chéron, Strauss et Gaston Menier pour enquêter sur cette affaire et en réalité enquêter contre moi. Les délégués étaient, tous sans exception, des amis intimes, mais à l'exception de Gaston Menier toujours placide et de sang froid, ils étaient tous très excités, ayant été soigneusement remontés par Clémenceau et son secrétaire Georges Mandel. Je n'étais évidemment pour rien dans le succès de cette incursion qui ne constituait, au surplus, qu'un incident militaire. La défense de Paris incombait au seul gouverneur militaire qui avait à sa disposition un nombre normal de canons antiaériens, étant donné celui dont nous disposions.

Le commandant du Bourget, le colonel Giraud, homme de grand courage, héros de la guerre, avait pris toutes les mesures nécessaires ; j'étais chargé de faire à la France une aviation, je n'étais pas chargé, n'étant ni militaire, ni technicien, de l'utiliser. Plus tard, en 1918, il y eut de nombreux tirs de la Bertha sur Paris, Clémenceau étant ministre de la Guerre et président du Conseil, sans que personne et lui naturellement moins que tout autre, songeât à lui en faire un reproche.

Quoi qu'il en soit, le lendemain du raid, les enquêteurs surgirent, sans s'être fait annoncer, dans mon cabinet, avec des airs d'inquisiteurs et me demandèrent, avec un verbe de juges d'instruction, des explications. Je leur donnais toutes celles que je pouvais leur fournir sur le matériel mis à la disposition du Gouverneur, quant au reste, je les renvoyais à celui-ci ; ils allèrent aux Invalides, puis au Bourget, où en l'absence du colonel Giraud, Chéron, dans son excitation, se laissa aller à fracturer le tiroir de son bureau pour y prendre les ordres donnés.

Quelques jours plus tard, j'étais convoqué devant la commission de l'Armée du Sénat où mes explications, bien que j'aie été complètement abandonné par mon ministre, le général Galliéni, donnèrent satisfaction à l'unanimité des sénateurs, y compris mes enquêteurs et Clémenceau, mais j'eus avec ce dernier, à l'issue du vote favorable qui me couvrait, une altercation d'une telle violence que je crus, désabusé par l'attitude de mon ministre, de mon devoir d'aller porter ma démission à Briand qui était mon président du Conseil.

Celui-ci insista auprès de moi pour que je reste à mon poste, mais je maintins ma décision et je retournais aux armées et fus affecté à l'Etat-Major de la 1ère Armée à Toul.

J'eus d'ailleurs la satisfaction, quelques semaines après, de voir la Chambre acclamer mon nom lorsque mon successeur au Secrétariat de l'Aéronautique, Daniel Vincent, répondant à une interpellation, rendit un vibrant hommage à loeuvre que j'avais accomplie boulevard Saint-Germain.

Les deux exemples que j'ai cités, en m'excusant d'avoir été obligé de me mettre en cause, illustrent la confusion redoutable qui a toujours existé et qui continue avec plus de nocivité que jamais, entre législateurs et membres du gouvernement, mais maintenant, les seconds cédant toujours aux premiers, sous l'effondrement des principes les plus nécessaires les conflits sont évités et c'est, pour nos ministres, l'essentiel.

Il faudrait peu de choses ; un certain nombre de réformes déjà envisagées et une modification de l'état d'esprit de certains députés, celle-là plus difficile à obtenir, pour qu'une amélioration soit constatée dans l'état d'esprit du Parlement. Le retour à la Seconde Assemblée des pouvoirs normaux qu'elle doit avoir, et qui lui ont été si fâcheusement retirés par la nouvelle Constitution ne supprimerait pas des vices qu'on constatait déjà lorsque la Constitution de 1875 était en vigueur, mais il contribuerait grandement à faciliter la tâche de ceux qui pensent que puisque démocratie il y a, régime parlementaire il doit y avoir, mais qui voudraient bien tout de même qu'il ne surgisse pas de lui des incohérences, des contradictions et des faiblesses nuisibles à l'intérêt public. Personne ne peut avoir l'ambition de redresser d'un seul coup un monde qui est à l'envers, de faire marcher d'aplomb, sur leurs pieds, ceux qui les posent au plafond et qui se mettent la tête en bas, mais tout le monde peut avoir l'ambition de remettre un peu d'ordre dans la maison.

Enfin, une autre cause parmi beaucoup d'autres du mauvais fonctionnement du régime parlementaire, c'est que le mandat électoral a été, par la volonté des électeurs et par celle des élus, transformé en une véritable profession.

Autrefois, les électeurs recherchaient des hommes qui leur fussent supérieurs et qu'il reconnaissaient aptes à avoir une claire vision des intérêts du pays et à les bien servir.

Aujourd'hui, ils préfèrent les représentants qui sont à leur niveau, c'est-à-dire des candidats d'une bonne médiocrité moyenne mais présents à toutes les manifestations locales et capables, par une activité débordante et une soumission aveugle à leurs désirs, de leur obtenir un peu partout avantages et profits.

J'ai entendu un candidat, que je soutenais d'ailleurs et qui, élu, fut même ministre pendant huit jours, se vanter de n'avoir aucun diplôme et je l'ai vu s'attirer, par cette déclaration, une ovation délirante.

Ainsi sont élus un certain nombre de bons bougres qui croient avoir rempli leur mandat ou, pour mieux dire, exécuté leur fonction lorsqu'ils ont assisté à toutes les agapes auxquelles ils ont été invités, et couru dans les ministères afin d'obtenir pour leurs électeurs les faveurs que ceux-ci sollicitent. De tels députés sont congénitalement incapables de discerner l'intérêt public, ils sont le jouet de toutes les revendications collectives, ils promettent tout sans jamais se demander s'ils pourront tenir mais le parti, par ses disciplines, supplée à leur absence de pensée.

Au bout de peu de temps, ces personnages qui ne dédaignaient pas, au surplus, honneurs et profits, et auxquels une confortable indemnité procure une situation matérielle qu'ils n'auraient jamais pu espérer, s'accrochent à un mandat dont l'exercice est devenu, pour eux, la condition même de l'existence, et pour le garder, ils sont prêts à toutes les complaisances, à toutes les faiblesses, à toutes les palinodies. Et pendant qu'ils peuplent de plus en plus les assemblées, les hommes supérieurs s'en éloignent.

La fréquence insensée des séances, les obligations multiples qui sont imposées aux représentants rendent incompatible l'exercice normal du mandat de parlementaire avec celui d'une profession quelconque. Ceux qui exerçaient une activité avant leur élection sont, la plupart du temps, obligés de l'abandonner ; d'où le peu d'empressement mis par les gens les plus sérieux à se présenter. Mais s'ils le font et s'ils sont élus, ils sont obligés, tout comme les pauvres gens qui trouvent dans leur mandat une situation inespérée, de s'y accrocher. D'où les crises de démagogie et l'obéissance imposée par les collectivités, en un mot la servitude devant les intérêts privés. C'est ainsi que la 4e République a fait surgir les assemblées les plus lamentables qu'on ait jamais vues dans notre pays, assemblées sans compétence et sans courage où les hommes de conscience et de valeur, et il y en a tout de même quelques-uns, sont impuissants à servir l'intérêt national.

Déjà du temps de la 3e République, on avait pu constater, depuis trente ans, un abaissement constant et ininterrompu du niveau intellectuel et moral des représentants, mais depuis la Libération, c'est un effondrement total des valeurs.


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Trystram David 2001-12-02