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CONCLUSION

Les lecteurs qui auront bien voulu parcourir les pages qui précèdent seront, je pense, convaincus que ma vie publique a été exclusivement mise au service de la démocratie et au terme de cette vie se pose pour moi la question : que dois-je penser de la démocratie ?

Le régime démocratique reste, certes, pour moi, le régime idéal des hommes indépendants et libres. Aucun autre régime, même dirigé et dominé par les meilleurs et les plus justes des hommes, que ce soit les régimes héréditaires ou dictatoriaux, ne peut respecter au même degré que la République les droits des individus et la souveraineté du peuple.

Les régimes héréditaires, que je me garde bien de mettre sur le même plan que les régimes dictatoriaux et que je place bien plus haut, s'entourent de traditions et d'institutions qui sont une garantie pour la liberté des individus et celle des collectivités ; ils sont en général empreints d'une dignité qu'on rencontre rarement dans les dictatures et saccommodent fort bien, l'expérience le prouve, d'un contrôle parlementaire qui assure une évolution sociale qui reste le but suprême de toute société.

Les régimes héréditaires s'inscrivent par la force des choses dans la ligne des grandes traditions nationales, les régimes totalitaires, au contraire, ne connaissent d'autres lois, d'autres moeurs et d'autres règles que celles qui surgissent de la volonté d'un chef après lequel il ne reste rien. Et même, si on suppose que le chef est le meilleur des chefs, ce qui est bien rare, étant donné que c'est une révolution qui le porte au pouvoir, il se trouve forcément acculé, puisque c'est sa seule popularité qui lui permet l'exercice du pouvoir, à des actes de démagogie ou de force qui le rendent singulièrement dangereux et quand ces actes de force le conduisent à la guerre, ce qui est fréquent, sa présence à la tête d'une nation devient une menace permanente suspendue sur le monde.

Les régimes totalitaires, s'ils n'ont pas toujours les mêmes buts, ont toujours les mêmes méthodes et les méthodes fascistes ou nazies sont à tel point rapprochées des méthodes communistes que les peuples sont toujours disposés de passer de l'une à l'autre. Quand le chef est un déséquilibré, ce qui n'est pas rare, la menace mondiale devient alors, tragiquement, une catastrophe pour l'humanité.

Le moins mauvais des fascismes est toujours redoutable pour la liberté et pour la paix. Alors, me dira-t-on, pourquoi sembler faire des réserves sur le régime démocratique.

Pour bien des raisons :

D'abord parce qu'il conduit nécessairement à la démagogie qui est un fléau non moins redoutable que lautoritarisme. Les représentants, dont le pouvoir vient exclusivement du peuple, et qui souvent y ont été portés par ses passions, ont une tendance forcée à satisfaire le plus fréquemment ses intérêts, des désirs et des passions. Ce mal organique pourrait être limité si les mandataires étaient des êtres assez supérieurs pour confronter toujours les revendications individuelles ou corporatives avec la notion de l'intérêt général et du bien public et assez courageux pour opposer, quand il le faut, la seconde aux premières.

Mais en France et un peu aux quatre coins du monde, la notion morale du bien public, le civisme qui en est sa mise en pratique chez les individus, sont parmi les idées et les actions qui se sont le plus effritées et ont le plus perdu de leur ancienne valeur.

Un sinistre imbécile, politicien sans tête, a dit un jour aux électeurs qui, bien entendu, l'acclamaient et qui en firent un député, que l'intérêt général n'était que la somme des intérêts privés ; rien n'est plus faux et n'a fait autant de ravages. D'autant que maintenant le bien public ne se heurte plus seulement aux passions désordonnées des hommes, mais davantage encore aux forces organisées des associations, des syndicats et des corporations.

Associations, corporations, syndicats sont en eux-mêmes d'excellentes choses, indispensables à la production et à la vie sociale mais à la condition qu'elles aient toujours en vue l'intérêt public et que s'ils l'oublient, l'Etat soit assez fort pour le leur rappeler et pour le faire respecter. Or, il n'en est rien et les fonctionnaires, dont la fonction est de la défendre partout et toujours, qui ne tiennent que de l'Etat l'autorité et les privilèges dont ils sont nantis, sont les premiers à la méconnaître et à donner le mauvais exemple. Et cette méconnaissance des devoirs les plus élémentaires de la fonction publique a envahi dans notre pays les plus grands corps de l'Etat et parmi eux les plus hauts fonctionnaires. Cela est d'autant plus grave que dans un Etat qui s'empare volontiers de toutes les activités, le rôle des fonctionnaires ou de ceux qui sont classés comme tels s'est considérablement accru, comme leur nombre bien entendu.

D'autre part, les gouvernements sont à l'heure actuelle composés de tant d'hommes incompétents et insuffisants, grâce à la méthode qui consiste à élever au rang de ministres exclusivement ceux qui peuvent apporter des voix à la majorité gouvernementale, que les grands commis de la République, sans le concours desquels les ministres sont voués à l'impuissance ou même à la sottise, sont devenus les véritables maîtres de l'Etat et du pouvoir gouvernemental.

Et leur autorité n'est plus limitée par rien, puisque le Parlement lui-même n'est plus, selon l'expression fort juste d'un ancien Garde des Sceaux, M. Lecourt, qu'une chambre des corporations ou chaque représentant considère que sa mission est de défendre exclusivement telle profession, tel syndicat ou tel trust, car l'égoïsme aveugle des collectivités, qu'elles soient patronales, ouvrières ou composées de fonctionnaires, est semblable et le chantage permanent qu'elles exercent sur les députés est le même ; c'est ainsi que petit à petit l'Etat a perdu tous ses droits.

Le danger est aggravé du fait que le mandat législatif est trop court et que ce mandat, du fait qu'il absorbe toute l'activité des députés consciencieux et qu'il est assorti d'un confortable traitement, est devenu un véritable métier auquel les représentants s'accrochent désespérément parce qu'il est devenu leur moyen d'existence.

Si on ajoute à cela qu'on a supprimé dangereusement toute l'autorité du Sénat dont les membres, à raison de leur expérience, de leur âge, du nombre restreint de leurs électeurs, de l'espacement des consultations électorales, avaient une indépendance bien plus grande ; on ne s'étonne plus de voir tant de députés, insuffisamment munis au point de vue intellectuel ou moral, s'agiter comme des étourneaux au milieu des ambitions et des appétits. Ce sont ceux-là qui aspirent chaque jour à des fonctions ou à des missions nouvelles, qui, sans être ministres, veulent jouer un rôle dans les conseils du gouvernement et qui sont arrivés à ce beau résultat d'établir une confusion sans nom entre les organes de contrôle parlementaire et ceux de l'exécutif, tout de même plus indépendant de la masse que le législatif.

Mais, peut-on objecter, si le corps électoral choisissait mieux, le péril signalé serait considérablement réduit. C'est très exact ; malheureusement, les électeurs ne choisissent pas toujours les meilleurs mais les plus retors, car grâce à l'affaiblissement général de la moralité publique, ils les considèrent comme les plus aptes à défendre les intérêts privés, surtout ceux qui sont le moins justifiés.

Et puis, avec les régimes électoraux en vigueur depuis la Libération, suppression de l'arrondissement, proportionnelle et surtout le monstrueux apparentement, les électeurs ne choisissent plus rien, ce sont les partis ou plutôt leurs dirigeants faisant fi de la volonté des comités où règne tout de même un certain bon sens et un certain mépris des intrigues, qui désignent les candidats et à la faveur du régime électoral, les imposent aux électeurs.

La quatrième République a décapité la souveraineté du peuple et je ne suis pas sûr que l'arbitraire des potentats et des pontifes de tous les partis l'ait heureusement remplacée.

La conclusion de ces propos assez pessimistes mais totalement indépendants, c'est que la démocratie est le régime politique idéal, mais à une condition, c'est que les citoyens qu'elle régit soient des hommes avertis, désintéressés, pour lesquels le civisme est la qualité essentielle, dominant de très haut tous les intérêts particuliers, des citoyens vertueux au sens antique du mot.

Nous n'en sommes malheureusement pas là et il est à douter qu'aucune société puisse dans l'avenir parvenir à ce but, même si elle en avait la volonté, ce qui n'est pas, hélas, le cas pour la société française.

Aussi faut-il, en conservant la démocratie, l'entourer des barrières qui lui permettront de servir l'intérêt public ; ces barrières sont : un scrutin clair, à deux tours et à la majorité ; la révision de la Constitution stupide qui nous régit actuellement et notamment le rétablissement de la seconde assemblée, élue au suffrage restreint, avec des pouvoirs égaux à ceux de la Chambre, assemblée indispensable dans une démocratie aussi impulsive et aussi instable que la démocratie française ; définition précise du pouvoir réglementaire qui n'appartient qu'au gouvernement et du pouvoir législatif et du pouvoir de contrôle qui appartiennent au Parlement ; suppression du droit de grève pour tous les agents de la fonction publique et des entreprises nationalisées, suppression des unions de syndicats, la liberté syndicale étant réservée à la même profession ; restauration de l'autorité de l'Etat qui doit dans tous les cas dominer les féodalités modernes, mise au second rang des intérêts professionnels et corporatifs qui doivent passer toujours après l'intérêt général ; défense des classes moyennes qui constituent le meilleur élément de stabilité de la démocratie française. C'est à ces conditions minima qu'est subordonnée laction de la démocratie, si on veut qu'elle serve vraiment les intérêts de la France.

Mais la réalisation de telles conditions ne dépend pas seulement des gouvernements, du parlement ; elle est surtout subordonnée à la volonté des électeurs. Si leur souveraineté leur est restituée par un scrutin honnête mettant un terme à l'oligarchie des partis faits pour lutter et non pas pour imposer leurs ukases, faut-il au moins que les citoyens se montrent dignes de l'indépendance qu'on leur octroie et de la confiance qu'on leur fait. Force est bien de reconnaître que depuis plusieurs années les slogans et les catéchismes politiques, qui ne sont que des slogans plus développés, les ont éloignés de la réflexion, de la discussion, en un mot de l'esprit critique. Il est plus facile pour un homme dintelligence paresseuse d'admettre ou de repousser une vérité toute faite, qui lui est présentée souvent sous une forme séduisante, que de chercher à penser sa vérité, ce qui suppose un travail de compréhension, d'adaptation, un effort de conscience souvent difficile à accomplir pour les hommes, dans un siècle trop pressé, trop exclusivement tourné vers les richesses matérielles que la vie en ascension sans fin et sans frein rend hélas ! de plus en plus nécessaire à ceux auxquels leur travail permet seul de subvenir à leurs besoins.

Au foyer familial, la petite lueur de réflexion qu'on voyait de temps en temps briller dans le cerveau féminin plus libre et moins envahi par les soucis de l'existence quotidienne, baisse de plus en plus jusqu'à s'éteindre, depuis que la femme, l'épouse, la mère ont été contraintes de déserter le foyer pour se livrer, elles aussi, au travail forcé que leur impose les dures lois de la vie.

Et puis, il faut aussi qu'électeurs et électrices perdent cette tendance à fixer leur choix sur ceux des candidats dont l'intelligence, les connaissances, la valeur morale, le courage civique ne dépassent pas le niveau des leurs. Autrefois, les citoyens portaient volontiers leur choix sur ceux des candidats dont la supériorité intellectuelle et morale leur apparaissait évidente ; il n'en est plus ainsi ; la masse n'a plus de respect pour les élites et lorsque dans un pays on foule aux pieds la hiérarchie des valeurs, ce pays est bien près de sa fin. La démagogie de tous les partis a substitué à la vraie notion de l'égalité, qui consiste à assurer aux hommes placés par la nature et la société, dans des conditions d'identiques possibilités d'avenir, une fausse notion de l'égalité en vertu de laquelle le manoeuvre réclame les mêmes avantages que l'ingénieur, les crétins les mêmes privilèges que les hommes supérieurs, les inertes et les paresseux, les mêmes profits que les travailleurs et les hommes d'action. Nous en sommes à peu près là en ces années démocratiques de 50, 51 et 52, où la revendication profonde de la majorité des fonctionnaires et des travailleurs manuels, celle qu'ils n'osent pas toujours exprimer, est de remplacer l'avancement au choix par l'avancement à l'ancienneté. Cette prétention caractérise une époque ; qu'on se protège contre l'arbitraire, c'est parfait, mais qu'on prenne prétexte de cette défense utile pour permettre aux moins bons de barrer la route aux meilleurs, c'est proprement inadmissible. L'électeur moyen ou au-dessous de la moyenne suit le mouvement, il préfère aux défenseurs de l'intérêt général les commissionnaires et les commis voyageurs des intérêts privés, d'où cet abaissement continu dans ce pays bouleversé par deux guerres qui furent deux révolutions du niveau intellectuel et moral des représentants du pays à tel point que ce sont les masses ignares qui le dirigent et le dominent.

Ces réflexions peuvent paraître amères surtout lorsqu'elles émanent d'un homme qui, par ses origines, son éducation politique, n'a jamais cessé dans toutes les manifestations de sa vie publique et privée d'être tourné vers le peuple. Elles me sont hélas ! dictées par l'expérience, par l'objectivité, par cet esprit critique auquel je faisais plus haut allusion et dont j'ai été imprégné par l'enseignement de notre Université de France, à laquelle, à la fin de ma vie, je reste si profondément reconnaissant des aliments dont elle m'a nourri.

Je suis de ceux qui sentent la démocratie s'abandonner elle-même chaque jour un peu plus, et comme elle reste pourtant pour moi le seul régime souhaitable digne de la France qui a fait tant de sacrifices pour elle, je voudrais être de ceux qui l'aideront à se relever, à reprendre dans l'élite des Nations la place à laquelle l'histoire lui donne droit, en disant aux hommes qui lui sont, comme moi, attachés et dans l'indépendance complète de ma pensée, des vérités sans doute dures à entendre, mais sur lesquelles il leur sera, je pense, moins pénible de méditer.

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Trystram David 2001-12-02