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LA RESISTANCE

Tandis que le Gouvernement de Vichy, non seulement n'organisait pas la résistance au moins relative que la France attendait de lui, mais encore cédait chaque jour aux occupants un peu plus de terrain, la Résistance clandestine s'organisait un peu partout dans notre pays, dans nos colonies et à l'étranger.

La ligne de démarcation établie par l'ennemi avait, certes, permis à une partie du pays de vivre dans une sécurité appréciable sans que l'autre en souffrît davantage, et la zone libre avait permis aux persécutés du moment de trouver un asile qui leur permettait d'échapper aux mesures prises par les oppresseurs, mais elle avait eu le grave inconvénient de faire dans le pays une coupure morale qui, si elle s'était prolongée, risquait de devenir redoutable. A Paris ou à Tours j'étais en zone occupée, mais mes obligations professionnelles, que je ne fus jamais empêché de remplir, me donnaient souvent l'occasion d'aller en zone libre, particulièrement dans les régions du Midi. Entre les deux zones, il existait une énorme différence dans les habitudes de vie des habitants et surtout, ce qui était grave, dans leur mentalité. En zone libre, la vie matérielle était absolument normale ; en zone occupée, elle était soumise à toutes les restrictions imposées par les événements et ces restrictions pesaient parfois durement sur les habitants, mais c'est dans l'esprit qui régnait des deux côtés de la ligne qu'on constatait des différences énormes. Dans la "zone du boche", comme on disait, où chacun se sentait d'une façon permanente plus ou moins menacé, l'aspiration vers la liberté était instinctive, l'esprit de lutte et de sacrifice s'intensifiait chaque jour, chacun avait l'impression de se trouver sur un champ de bataille où il avait un rôle à jouer et un devoir à remplir, même au prix de dures souffrances.

Dès qu'avait été franchie la ligne de démarcation, le citoyen menacé de la zone occupée devenait le citoyen libre de la zone française. D'abord, il était débarrassé de la vue et des contacts de l'Allemand et aussi libéré de toutes les impressions pénibles et douloureuses qui surgissaient de ces contacts, puis il était entouré d'une ambiance tellement plus apaisée qu'il se laissait forcément aller à la douceur de retrouver dans la paix une existence normale. Pendant la grande guerre, il y avait entre le calme de l'intérieur et le tumulte du front un contraste si violent, que tous les soldats qui venaient en permission en étaient toujours frappés et souvent choqués et attristés. Ce sont un peu les mêmes sentiments qui s'emparaient de ceux qui passaient pendant quelques jours de la contrainte à la liberté. Pour les gens du midi de la Loire, l'ennemi était tenu à distance et comme ils vivaient sur le territoire frappé d'interdit, ils étaient naturellement portés à oublier quelque peu la guerre que leurs compatriotes du nord de la Loire subissaient si durement. Tout cela est oublié, car la rupture de l'armistice dont Pétain commit le crime de ne pas profiter pour recouvrer sa liberté, sa dignité et les moyens de faire son devoir, eut vite fait de rétablir une égalité tragique entre tous les Français. Leur unité se refaisait dans la douleur et dans l'aspiration commune vers le salut de la Patrie.

Dès le 18 juin 1940, le général de Gaulle avait lancé aux Français l'appel qui restera inscrit dans les plus grandes pages de l'histoire nationale, et qui lui vaut encore justement, malgré toutes les fautes qu'il commit par la suite, la reconnaissance ineffaçable des patriotes. Ceux, bien rares, qui à ce moment tragique pouvaient le faire, allèrent se grouper autour de lui ; les autres, enracinés volontairement ou par la force des choses dans le sol national, n'eurent qu'une idée, le servir pour sauver le pays et obéir à ses ordres.

Alors s'organise la résistance des plus purs, d'abord dans des groupements de francs-tireurs dont on oublia trop vite les services, ensuite dans des réseaux organisés et en quelque sorte officiels. Les hommes courageux et désintéressés qui s'y placèrent, en faisant d'avance le sacrifice de leur liberté et de leur vie, sont dignes de tous les éloges et, si tous ne moururent pas en héros, tous ont droit à la reconnaissance du pays.

Cependant, il arriva que certains parmi des hommes dont le désintéressement avait été total se prirent à penser que si un jour la France était victorieuse, ils auraient peut-être le droit de se prévaloir de cette victoire dont ils auraient été, en une mesure plus ou moins grande, les artisans pour bénéficier, dans leur situation personnelle, de quelques avantages et de quelques privilèges. Et cette idée, qui enlevait de leur mérite, prenait plus de place dans leur cerveau au fur et à mesure que les événements faisaient apparaître une probabilité plus grande de libération. Ce calcul se développait surtout, non pas chez les résistants volontaires, mais chez ceux qui, persécutés (je songe aux communistes et aux juifs) avaient été, en quelque sorte, sinon contraints, du moins acculés à la résistance. Ils oublièrent aussi trop aisément que leur révolte contre l'ennemi était rendue d'autant plus efficace qu'elle se déroulait dans une ambiance favorable. C'est qu'en effet, beaucoup de braves gens, sans être enrôlés dans les troupes de la résistance officielle, l'entouraient de tant de sympathie, qu'ils n'avaient qu'une pensée, leur faciliter la tâche dans toute la mesure de leurs moyens, et cela est si vrai qu'après la Libération, le Ministère de la Guerre a créé, à côté de la carte de résistance officielle, un certificat, officiel également, de résistance occasionnelle qui fut délivré aux braves gens dont je parle et que le général de Gaulle, qui ne considérait que ses troupes actives, eut le grand tort, à ce moment, de négliger complètement. Il crut que les troupes de la résistance active, officielle et gaulliste, étaient à elles seules toute la France et que les millions d'autres citoyens qui ne s'étaient jamais livrés à aucun acte de collaboration n'existaient pas ou, au moins, n'étaient qu'une quantité négligeable. C'est une erreur ; c'est cette fausse optique, cette mauvaise vision qui sont à la base de la faute impardonnable qu'il commit lorsqu'il appela les communistes à collaborer avec lui au sein du gouvernement et qu'il plaça à ses côtés, comme vice-président du Conseil, le déserteur Maurice Thorez. Il a flétri, depuis, les séparatistes, mais pour aucun homme de jugement sain cette flétrissure n'effacera sa faute.

Jusqu'en 1943, la Résistance qui comptait déjà dans ses rangs tant de héros obscurs et qui devait dans un proche avenir sacrifier au pays la vie de tant de sublimes martyrs, resta pure. Mais quand la victoire espérée se profila nettement à l'horizon, lorsqu'elle apparut quelque temps après comme probable, puis certaine, alors surgirent de l'ombre où ils s'étaient prudemment tenus, ou même des rangs de la collaboration, des hommes avides de profits et d'honneurs, qui ne virent dans la Résistance que le tableau sur lequel il fallait jouer parce qu'il allait gagner. Ces joueurs furent naturellement ceux qui se placèrent au tout premier rang, les purs restant modestement au second et qui, le moment venu, laissèrent se déchaîner, de façon sordide, leurs appétits qui, le plus souvent hélas ! furent satisfaits.

Que j'en ai connu de fonctionnaires qui ont pendant trois ans servi avec zèle le Gouvernement de Vichy et qui se sont révélés, aux approches de la Libération, comme de plus ou moins authentiques résistants ; ceux-là ont été les plus insatiables. L'Assemblée d'Alger s'est, elle aussi, trouvée tout d'un coup peuplée de politiciens débarqués du dernier bateau ou du dernier avion qui ont préparé la plupart de ces mesures dont l'injustice frise l'odieux et qui n'avaient pour tout but que d'écarter de leur soleil des concurrents dangereux !

Parlerai-je pour mémoire de la foule des tristes individus qui suivent toutes les révolutions, toutes les résistances, toutes les libérations, même les plus pures et les plus nobles ; ils s'abritent derrière les défenseurs d'un idéal pour commettre à l'abri d'une grande idée des délits et des crimes de droit commun, ou pour assouvir les plus basses vengeances. La Résistance n'a pas échappé à cette loi générale, et derrière elle ont agi les pillards, les incendiaires, les voleurs, les criminels. Que d'hommes courageux sont revenus du maquis où ils avaient servi, complètement dégoûtés et écoeurés de ce qu'ils y avaient vu et tous ceux qui, comme moi, ont pris part à la Libération de Paris, n'ont pas oublié, à côté des héroïsmes splendides, ces bandes armées, commandées par des hommes au visage patibulaire, dont les manches s'ornaient parfois des galons qu'ils y avaient eux-mêmes posés. La province et les campagnes ont été, elles aussi, mises parfois en coupe réglée par des bandits que la justice française n'a pas assez sévèrement frappés, parce qu'à la Libération, ils s'étaient érigés en justiciers et qu'ils invoquaient encore ce titre qui avait quelque valeur aux yeux de leurs juges !

Ce sont là de ces maux à peu près inévitables qui accompagnent tous les mouvements de masse.

Mais il était possible, très peu de temps après la Libération de discriminer les éléments de la Résistance et réserve faite des délinquants qu'on a rapidement mis à la raison, on ne l'a pas fait. L'erreur du général de Gaulle, lorsqu'il a pris le pouvoir, a été double : d'une part, il a considéré que la Résistance étant un tout, il n'avait pas à faire de distinction entre ses différents éléments, d'autre part, il s'est trompé en estimant que la Résistance c'était toute la France. Il y avait à côté d'elle une foule de braves gens qui, pour des raisons diverses, le plus souvent fort honorables et fort plausibles, n'avaient pas pu appartenir à des réseaux organisés, mais qui n'en souffraient pas moins dans leurs sentiments et dans leur vie de supporter le joug allemand, qui ne manquaient aucune occasion de le secouer, qui aidaient en toutes circonstances ceux qui, plus heureux qu'eux, avaient repris la liberté de leurs mouvements et qui méritaient la même considération, non pas certes, que les héros de la Résistance, mais que ceux qui s'étaient embrigadés plus dans la pensée de profiter un jour de cette incorporation que dans celle de sauver le pays. Ces hommes, qui avaient à leur façon et dans la mesure de leurs moyens, travaillé et agi pour leur patrie, mieux que quelques-uns qui, figurant sur les contrôles, n'avaient jamais agi, ont été délaissés lorsqu'ils n'ont pas été mis à l'écart, tandis qu'on élevait le déserteur Thorez au pouvoir, tandis que ses partisans et ses amis, et aussi ceux qui ne l'étaient pas, se gorgeaient de places, de sinécures, de prébendes et d'honneurs, on repoussait délibérément des concours et des activités qui eussent pu s'employer utilement pour le redressement du pays.

Au lendemain d'une Libération et d'une victoire qu'on n'eût jamais osé espérer au cours des années 40-41 et même 42, le général de Gaulle appelé d'une voix et d'un coeur unanimes à guider le pays vers son redressement, qui était le chef qu'on désirait et auquel un Français ne pouvait rien refuser, avait tous les atouts en mains pour continuer la grande oeuvre qu'il avait si magnifiquement entreprise et menée jusqu'alors. Allant d'erreur en erreur, de faute en faute, il a fini par abandonner la direction de la France, pour n'avoir plus, de chute en chute, qu'à diriger son parti.

On se demande jusqu'à quand notre pays, après avoir miraculeusement gagné la guerre, persistera à perdre la paix !

Car il apparaît bien que la paix de 1945 a été perdue ou au moins compromise comme l'avait été celle de 1918.

Des improvisations hâtives, faites imprudemment pour l'amour d'une doctrine, dans une période d'instabilité complète, ont bouleversé une situation économique et financière qui de toute façon devait être difficile, mais non pas catastrophique, des revendications sociales, corporatives, professionnelles exclusivement tournées vers les intérêts privés qu'elles tendaient à satisfaire ont fait perdre à la masse, aux assemblées parlementaires et aux gouvernements, le sens précis de l'intérêt public ; la domination de l'Etat par les partis a créé une situation politique telle que l'exécutif a été rendu proprement impuissant à agir.

Dans ce gâchis, la Résistance a sa part de responsabilité pour avoir voulu être tout sans avoir rien préparé ; faite pour la défense du sol national, inspirée par le plus pur sentiment de la Patrie, elle a magnifiquement rempli son rôle, mais lorsque du désintéressement qui était son honneur, elle est passée à la recherche des postes et des prébendes, elle a provoqué parmi ses membres un déchaînement d'ambitions sans limites qui a souvent porté aux plus hautes charges des hommes parfaitement incapables d'y bien servir. Ainsi, des ministres expérimentés ont-ils été remplacés, au petit bonheur, par des parlementaires qui n'apportaient au gouvernement que des influences de groupes et des grands commis de la République ont-ils été écartés de leur emploi pour permettre à des fonctionnaires très pressés d'accéder plus vite à des postes importants où la suffisance ne pouvait, hélas ! pas remplacer la compétence.

Des hommes pouvaient avoir été des résistants dignes de tous les éloges et être très mal préparés à l'accomplissement de la tâche dont on les chargeait. Mais en dehors de ceux-là qui méritent l'estime, il y avait ceux pour lesquels la Résistance n'avait été qu'un tableau qui devait payer, et c'était naturellement les plus ardents à demander le règlement, sous forme de places et de fonctions. Tout ceci nous a valu une armée de nouveaux fonctionnaires exagérément grossie, mal recrutée et sans suffisante valeur, qui est bien pour quelque chose dans le désarroi administratif où nous vivons et qui est un des obstacles sérieux au redressement du pays.


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Trystram David 2001-12-02