Au printemps de 1911, la petite ville de Saint-Aignan, dans le Loir-et-Cher, fêtait l'accession au Ministère du Travail, dans le cabinet Monis, de son jeune député Paul Boncour.
Né à Saint-Aignan où son père, le docteur Paul Boncour avait exercé très longtemps sa profession, entouré de l'estime générale. Paul Boncour était, à ce moment-là, l'idole de la population qui lui infligea par la suite, et sans aucune raison justifiée, quelques échecs électoraux. Le père de Paul Boncour était le type du bourgeois conservateur et libéral du meilleur cru ; il avait fait élever son fils au collège congrégationniste de "Pontlevoy" tout près de Saint-Aignan, justement réputé pour la valeur de ses études et au souvenir duquel Paul Boncour resta immuablement fidèle.
Paul Boncour sortit de là socialiste ; c'est d'ailleurs un phénomène assez fréquent que de voir des élèves des Bons Pères s'attacher à la mystique socialiste lorsque leur raison les éloigne de la mystique religieuse ; ce fut, je crois, le cas de Paul Boncour qui ne se débarrassa, cependant, jamais complètement de l'éducation qui l'avait imprégné dans sa jeunesse.
Le jeune député du Loir-et-Cher avait été le très brillant Chef de Cabinet de Waldeck-Rousseau qui l'avait remarqué comme secrétaire de la Conférence des Avocats, de cette institution qui a donné au pays tant d'admirables talents. Il avait été l'élève et le disciple de Millerand et là encore, il était à bonne école. Les deux grands bonshommes qu'étaient Waldeck et Millerand et qui s'y connaissaient en talents, avaient vite fait de découvrir celui de Paul Boncour, qui brillait d'une façon éclatante au firmament des étoiles naissantes du Palais. Boncour y exerce encore, à plus de soixante-quinze ans, avec une verdeur et une science que bien des jeunes lui envient.
Boncour était un remarquable orateur, cultivé, parlant une langue pure, sensible, nerveux, sentimental, ô combien !
Travailleur acharné, il avait acquis tout jeune une vaste érudition. Il était ambitieux et il en avait le droit ; il connaissait à fond le monde politique et il s'était fait à la Chambre une solide réputation ; il était donc tout naturel qu'il fût ministre et que ses amis et ses compatriotes fussent fiers de lui. Il prouva, par la suite, que son caractère n'était pas toujours à la hauteur de son intelligence, mais c'est une constatation qu'on est si souvent amené à faire dans les milieux politiques, qu'il est superflu et presque banal de la souligner.
Donc, un énorme banquet populaire réunissait à Saint-
Aignan, autour de cinquante parlementaires de la région, deux mille républicains. Maurice Berteaux, Ministre de la Guerre, qui devait finir tragiquement juste huit jours après, le présidait. Berteaux était l'âme et en quelque sorte lanimateur du ministère Monis. Ce dernier, fort brave homme, honnête, modeste et droit, mais assez effacé, ne pouvait pas jouer d'autre rôle sur la scène politique que ceux réservés autrefois au père Sarrien, qui les remplissait cependant avec plus de finesse et d'habilité.
J'avais été chargé de prendre la parole au nom des parlementaires présents et je m'acquittais de ma tâche avec l'ardeur que m'inspirait l'amitié très sincère que j'avais pour Boncour et la sincère admiration que j'éprouvais pour son jeune talent. Il m'avait passé quelques jours avant, à la Fête fédérale de gymnastique à Tours, devant trois mille gymnastes rassemblés au Champ-de-Mars, le drapeau de l'Association des Sociétés de Gymnastique du Centre où je lui succédais à la présidence et nous avions échangé des discours remplis d'une foi patriotique qui montrait à la foule que, lui socialiste et moi radical, nous étions tous les deux des jacobins de la dernière cuvée politique. Je dois dire que même lorsqu'il arrivait au parti socialiste de faiblir sur des questions nationales, Boncour ne le suivait jamais.
Quand Maurice Berteaux prit la parole, il voulut bien se souvenir du rapport sur le budget des chemins de fer que quelques semaines avant j'avais soutenu devant la Chambre, avec l'assentiment chaleureux de celle-ci, et associant le nom du député du Loir-et-Cher et le mien, il me prédit à bref délai le même sort ministériel qu'à mon camarade Paul Boncour.
Grand, robuste, toujours souriant, Maurice Berteaux était irrésistiblement sympathique. Agent de change, jouissant d'une fortune considérable, patriote ardent, travailleur acharné, orateur solide, ne dédaignant pas la démagogie et expert en crises ministérielles, le député de Chatou, qui avait par ailleurs acquis une connaissance approfondie des questions militaires et financières avait été successivement Ministre de la Guerre et des Finances, Président de la Commission du Budget et de la Commission de l'Armée. Il était adoré de ses électeurs de Seine-et-Oise qu'il bourrait de faveurs et avait dans tout le pays une autorité telle qu'on voyait unanimement en lui le futur Président de la République et il l'eût certainement été si son destin stupide ne l'avait abattu.
Huit jours exactement après la manifestation dont je viens de parler, il était sur le champ d'aviation du Bourget, fauché avec son Président du Conseil Monis par l'hélice d'un avion qui atterrissait. Berteaux fut tué sur le coup, Monis fut très grièvement blessé ; l'avion n'avait pas seulement fauché les deux hommes d'Etat, il avait aussi frappé à mort le Ministère.
Peu de temps après, Joseph Caillaux était appelé par le Président Fallières pour constituer le nouveau ministère. En ce temps-là, les députés n'allaient pas tirer les sonnettes pour quémander un portefeuille.
Plus tard, à la vérité, j'ai vu des hommes politiques et non des moindres, passer des nuits entières dans lantichambre du futur Président du Conseil, pour décrocher un portefeuille ; faméliques de la République, influents par leurs journaux, ils n'admettaient pas qu'un ministère pût se constituer sans eux ; il leur fallait à tout prix des postes et des honneurs et il n'y avait pas de cabrioles qu'ils n'exécutassent pour les obtenir.
En revanche, lors de la constitution de plusieurs ministères à laquelle les circonstances ont voulu que je fusse intimement mêlé, par exemple celle du Ministère Poincaré en 1911, j'ai vu désigner, à leur insu, plusieurs ministres qui étaient loin de Paris, retenus par leurs fonctions municipales et qu'on avait parfois du mal à joindre pour obtenir leur acceptation. Tel fut le cas de Paul Morel, maire de Vesoul, lorsqu'il fut nommé Sous-Secrétaire d'Etat à l'Intérieur.
J'étais donc parti plaider à la Cour de Rennes une assez triste affaire civile, où mon adversaire, gros importateur de céréales, banquier puissamment riche et député d'un bourg pourri du Midi avait fait voter par la Chambre une loi rétroactive, qui, croyait-il à tort, devait lui assurer le gain de son procès roulant sur des sommes fort importantes.
A la suspension d'audience, ordonnée après la plaidoirie de l'appelant, je fus appelé au téléphone du Palais. C'est mon ami, Maurice Ajam, brillant avocat et député du Mans que je trouvais au téléphone. Il était fort lié avec Caillaux ; il l'aidait dans ses démarches et au nom de celui-ci, il me demandait d'accepter le Sous-Secrétariat d'Etat aux Finances ; je lui donnais mon adhésion, heureux d'entrer dans le ministère radical que présidait Caillaux et que soutenaient des hommes comme d'Estournelle, de Constant et Laroche, le beau-père d'André Siegfried, qui honorent si grandement la pensée française, l'un sénateur, l'autre député de la Sarthe.
Puis, cette acceptation donnée, un peu ému par lévénement pour moi inattendu, qui marquait une importante étape dans ma carrière politique, je revins à la barre pour répondre à mon adversaire et la réplique ne fut, sans doute, pas trop mauvaise puisque je gagnais mon procès, malgré les subterfuges de mon adversaire. Puis, je pris le premier train et j'arrivais dans la nuit à Paris ; le lendemain matin, j'étais chez Caillaux au moment où paraissait la liste des membres du cabinet.
Caillaux prenait l'Intérieur avec la Présidence du Conseil, Ajam était son Sous-Secrétaire d'Etat, Klotz était aux Finances, avec moi comme Sous-Secrétaire d'Etat, Messimy à la Guerre, Delcassé à la Marine, de Selves aux Affaires Etrangères, Steeg à l'Instruction Publique, Albert Lebrun aux Colonies, Léon Bourgeois au Travail, Pams à l'Agriculture, Dujardin Baumetz aux Beaux-Arts. Nous étions alors en mai 1911.
Le lendemain, je prenais les fonctions que je devais exercer durant près de deux années. Mes attributions étaient vastes : j'avais sous mon autorité les Régies Financières, leurs contentieux, les établissements industriels, la Monnaie, l'Imprimerie Nationale, la manufacture de Sèvres, les manufactures d'allumettes et de tabacs. J'étais chargé, en outre, sous la direction du Ministre, de la préparation et le cas échéant, de la discussion du Budget et de toutes les questions dont le Ministre me chargerait.
Pour un homme jeune, c'était un entraînement merveilleux pour la connaissance des affaires publiques et des grands problèmes de la vie nationale et je devais, dans l'avenir, tirer un grand profit de ce long passage rue de Rivoli. Je constituais mon cabinet avec de jeunes inspecteurs des Finances nommés dans les plus récents concours, deux rédacteurs à l'administration des Finances, un auditeur au Conseil d'Etat et un de mes confrères du Palais ; ayant à ce moment-là à peine trente-deux ans, j'avais mis une certaine coquetterie à choisir mes collaborateurs parmi les moins de trente ans. A cette époque, on faisait aux membres du gouvernement une assez piètre situation matérielle. Le nombre des collaborateurs était strictement limité ; ils devaient se contenter de leur traitement normal et d'indemnités ridicules.
Les Ministres, s'ils désiraient avoir une auto personnelle devaient payer eux-mêmes leurs frais d'auto et une seule auto appartenant au ministère était mise à la disposition de tous les membres du cabinet. Caillaux tenait strictement la main à l'application de ces règles qui, par la suite, s'effacèrent à tel point qu'il y a bien longtemps que le dernier des attachés de cabinet a personnellement à sa disposition une voiture de grand luxe quand ce n'est pas un avion pour les longs voyages.
J'avais d'autant plus facilement pris la décision de m'entourer de collaborateurs très jeunes, mais tous de premier ordre, qu'une présence assez longue à la Commission du Budget, m'avait permis de connaître, d'apprécier et de juger la valeur et le loyalisme des Directeurs Généraux qui relevaient de mon autorité. Ces grands commis de la République qui s'appelaient Privat, Deschanel, Martin, Branet, Delanney (qui devint par la suite le beau-père de ma fille aînée), parmi tant d'autres, étaient d'exceptionnels directeurs généraux sur lesquels, malgré ma jeunesse, je savais pouvoir compter. Donc l'équipe était bonne, particulièrement unie et tout le monde tirait dans le même collier.
Mon ministre était mon ami ; il passait pour avoir un caractère difficile, mais je dois dire que pendant deux années, non seulement notre amitié n'a été obscurcie par aucun nuage, mais qu'elle s'est au contraire très fortement resserrée. Lucien Klotz avait des défauts qui devaient, hélas, le conduire à une triste fin de vie et la gestion de ses affaires personnelles n'était pas hérissée des scrupules dont il entourait la gestion des affaires de l'Etat. Mais que de qualités d'intelligence il possédait : fin, cultivé, orateur précis, travailleur méticuleux, connaissant admirablement son métier, il avait à la Chambre et au Sénat une autorité incontestée, aussi économe des deniers de l'Etat qu'il était large pour le gaspillage des siens, il savait faire des coupes sombres dans les budgets toujours trop gros que ses collègues lui présentaient ; il ne tolérait aucune négligence, aucune légèreté, aucune incartade de ses collaborateurs et de ses subordonnés.
Dans l'intimité, c'était un homme charmant et à son foyer, où vous accueillait avec tant de bonne grâce la femme délicieuse qu'était et est toujours, dans une souriante vieillesse, madame Lucien Klotz, j'étais considéré plus que comme un ami mais presque comme un fils. Je garde le souvenir fidèle de cette période, où nous travaillâmes, Klotz et moi, en totale confiance, en pleine intimité non seulement à résoudre les problèmes que nos fonctions nous donnaient le devoir d'étudier, mais même à ceux d'ordre général qui s'imposaient à l'attention du gouvernement tout entier. Comme je faisais partie du Conseil des Ministres - à cette époque où le nombre des sous-secrétaires d'Etat était réduit à deux ou trois, ils faisaient partie du Conseil des Ministres et pas seulement des Conseils de Cabinet - j'avais souvent à étudier avec Klotz, qui prenait une part active à toutes les discussions, des questions très vastes, qui se rattachaient uniquement à la politique générale du gouvernement et c'était pour moi une joie très vive que de confronter mes opinions avec les siennes.
Nous avions un chef qui avait un sens aigu de l'autorité gouvernementale et des responsabilités qu'elle entraînait. Il avait dit, dans sa déclaration ministérielle : "Je serai le chef d'un gouvernement qui gouverne" et pour lui, ce ne fut pas une parole, mais un acte. Je me suis souvent rappelé cette phrase au cours du long effritement où a fini par sombrer l'autorité de l'Etat. Les gouvernements ne sont plus maintenant que de vagues formations d'ambitions ou d'intérêts politiques ballottés au gré de toutes les influences, de toutes les transactions, de tous les intérêts individuels ou collectifs qui se déchaînent dans les assemblées ; ils étaient encore, en 1911, des rassemblements d'hommes qui, sur des programmes précis rédigés dans l'intérêt du pays, étaient étroitement solidaires et luttaient, hors des combinaisons de partis, dans cette solidarité. Il y avait des membres d'un même gouvernement qui ne faisaient qu'un ; il n'y a plus que des ministres dont les attitudes contradictoires sont un des facteurs les plus puissants de la démoralisation et de la désorganisation du pays.
La formule désormais historique "du gouvernement qui gouverne" répondait, c'est entendu, à l'instinct autoritaire du Président Caillaux, mais surtout à sa pensée profonde, à son érudition historique, à son énergie intellectuelle, à la précision de son cerveau, aux enseignements de la grande école que fut pour lui le Ministère Waldeck-Rousseau.
Homme d'Etat de la taille des Waldeck, des Ferry, des Clémenceau, des Poincaré, des Briand, il ne fut pas de ceux, certes, qui ne se trompèrent jamais, mais il fut de ceux qui surent guider le pays aux heures les plus difficiles, car il crut toujours à l'autorité et aussi, à la responsabilité qui devait nécessairement l'accompagner. Ses qualités d'homme d'Etat furent rapidement mises à l'épreuve par lagression allemande qui se produisit devant Agadir où le "Panther" et ses canons venaient menacer la côte africaine.
La riposte ne se fit pas attendre. J'étais, ce jour-là, à Tours accompagné du bon Dujardin Baumetz ; on y fêtait mon accession au pouvoir. Nous étions au banquet qui réunissait deux mille convives, lorsqu'arriva le télégramme nous invitant à être présents au Conseil des Ministres qui se réunissait à 9 heures du soir. Nous prîmes le premier train et à l'heure dite, nous étions à l'Elysée. Nous trouvâmes M. Caillaux, grave, assez ému, mais très maître de lui. Il nous exposa la situation, le processus de l'agression allemande, et lut les instructions pleines de fermeté qu'il avait adressées à notre Ambassadeur à Berlin ; elles furent approuvées à l'unanimité ; mais le Président ne nous cacha pas son intention de tout faire pour éviter une guerre qui eût été désastreuse pour nous et d'engager avec l'Allemagne des négociations immédiates. M. de Selves, Ministre des Affaires Etrangères, dont le Président Caillaux avait quelques raisons de se méfier, fit, excité par son entourage, certaines réserves, mais approuva, néanmoins, dans lensemble, les intentions du Président du Conseil auxquelles il devait s'opposer par la suite.
Je n'entreprendrai pas de dire quelle fut l'évolution de ces négociations à propos desquelles on accusa Caillaux de se livrer à des négociations secrètes ; dans son livre si intéressant et si saisissant "Agadir" l'ancien Président explique avec beaucoup de clarté, de précision et de force, comment, n'ayant qu'une confiance limitée dans la personne de son Ministre des Affaires Etrangères M. de Selves et dans l'échange de notes diplomatiques pour aboutir à une solution rapide, il prit lui-même l'affaire en mains, ce qui était son droit strict, et utilisa les personnes qu'il croyait les plus aptes à l'aider dans sa tâche. Tâche difficile, à la vérité, car Clémenceau, ce destructeur de génie, menait contre Caillaux une campagne qui gênait terriblement le Gouvernement parce quelle était appuyée par des histrions du patriotisme et approuvée en secret par le Ministre des Affaires Etrangères et par son entourage ainsi que par une grande partie de l'opinion publique, à cette époque particulièrement nerveuse. Cependant, Lebrun, alors Ministre des Colonies, qu'on avait en vain essayé de détourner de son devoir en faisant appel à son patriotisme bien connu, apporta jusqu'au bout, au gouvernement auquel il appartenait et à son chef, le concours le plus loyal. Il ramena à ses justes limites et à son exacte valeur le fameux "Bec de Canard" dont la cession devait permettre à la France de poursuivre au Maroc son action civilisatrice.
Ainsi par la netteté de ses vues et par sa décision, Caillaux avait-il évité une guerre qu'à cette époque, nous n'étions pas en état de faire, et donné a son pays le territoire si riche d'avenir où notre pays entreprit et réussit une oeuvre magnifique. Lyautey, dont je fus plusieurs années après, en 1917, le sous-secrétaire d'Etat à la Guerre, et qui fut le prodigieux artisan de cette oeuvre, me dit un jour, dans un accès de modestie : "Ce n'est pas moi qui ait donné le Maroc à la France, c'est Caillaux". Quel plus beau témoignage que celui du grand chef qui a accompli là-bas la tâche énorme que tous les Français saluent avec admiration.
Mais les intrigues parlementaires finissent, au détriment de la justice, par venir à bout des initiatives les plus profitables au pays et, quelques mois après sa formation, le ministère Caillaux dut démissionner.
Je me souviens fort bien que le soir de cette journée historique, à la vérité assez triste, devait avoir lieu à la Bourse le banquet annuel de la Compagnie des Agents de Change où j'avais été invité avec mon ministre. Ce dernier assez découragé par les événements, ne s'y rendit pas et me demanda de le représenter.
Le banquet des Agents de Change avait la réputation justifiée d'être le meilleur banquet de Paris, mais malgré l'attrait que créait cette réputation, je m'y rendis un peu à contrecoeur car j'étais moi aussi assez amertumé et je dus improviser à la fin de ce repas qui réunissait beaucoup d'hommes éminents de la Finance, un discours mi-technique mi- politique, dont l'élaboration pendant que je dînais, me coupa quelque peu l'appétit ; je devais, deux ans plus tard, dans d'autres circonstances que j'aurai peut-être l'occasion de décrire, subir une épreuve analogue et plus dure encore.
Le cabinet Poincaré succédait au cabinet Caillaux et j'y conservais mon poste ainsi que mon ministre M. Klotz. A l'image de son chef, le cabinet Poincaré fut un grand ministère. Jamais je n'ai connu de gouvernement où les affaires fussent traitées avec autant de soin que dans ce ministère, sous loeil attentif et quelque peu inquisiteur d'un chef qui voyait tout, qui étudiait tout, qui savait tout et qui avait suggéré à ses collaborateurs des méthodes de travail empreintes de la rigidité que lui-même s'imposait dans l'étude de tous ses dossiers. Ce ministère Poincaré fut avant tout, si je puis dire, celui de la conscience professionnelle. Tout s'y régla en pleine harmonie, en pleine confiance jusqu'au jour où vint poindre l'élection à la Présidence de la République.
L'unanimité eût dû se faire sur le nom de Poincaré et elle se fût réalisée facilement. Mais le vieux destructeur de génie que fut Clémenceau (et auquel il doit être beaucoup pardonné car il eut une splendide création : la victoire de 1918) était farouchement hostile à Poincaré, comme il l'avait été à Gambetta et à Jules Ferry ; il menait contre lui une terrible campagne dans laquelle il essaya moi-même de mentraîner. Un jour, en effet, étant à la Bourboule, je reçus de Clémenceau qui était au Mont-Doré, une invitation à déjeuner à l'Hôtel International où il résidait. Nous déjeunâmes en tête-à-tête et tout de suite Clémenceau m'indiqua brutalement quel était l'objet du déjeuner. "Mon petit, me dit-il comme il avait coutume de m'appeler, vous allez être à mes côtés pour barrer à Poincaré la route de l'Elysée". Je refusais avec une résolution telle que le Tigre comprit tout de suite qu'il n'y avait rien à faire avec moi. Je lui dis que si j'accédais à son désir, ce serait un acte de déloyauté vis-à-vis de mon Président du Conseil ; et que j'en étais incapable, et qu'au surplus, quels que fussent les mérites de son candidat qui était Pams, ministre de l'Agriculture du cabinet Poincaré, ils ne venaient pas à la cheville de ceux de l'homme d'Etat qu'était Poincaré. De là naquit, entre nous, une brouille féroce qui, entretenue par Georges Mandel, dura plus de cinq ans.
A la vérité, Clémenceau avait fait un heureux choix. A Antonin Dubost, Président du Sénat, qui voulait être son candidat et qui lui disait devant ses réticences "qu'il n'était pas plus bête qu'un autre", Clémenceau avait brutalement répondu : "Quel est l'autre ?" Et Dubost, martyr de sa candeur politique, s'était soudainement retiré. Pams, choisi par Clémenceau, était autrement fin. Puissamment riche, sénateur incontesté d'un des plus beaux départements du Midi, républicain éprouvé, d'une amabilité extrême vis-à-vis de tous et d'une bonté exquise vis-à-vis de ses amis, supérieurement élégant dans sa tenue, avec ses cheveux blancs et son visage jeune, il avait toutes les allures d'un marquis voltairien du XVIIIe siècle, son oeil malin décelait qu'il devait être disciple des Encyclopédistes. Autour de lui se groupaient beaucoup de sympathies dont la mienne. C'était un candidat dangereux.
La bataille pour l'Elysée était ardente et la veille même du jour où l'Assemblée devait se réunir, la polémique entre Clémenceau et Poincaré prit une telle allure de violence que le second envoya ses témoins au premier. J'étais avec Léon Bourgeois le témoin de Poincaré ; je n'ai pas besoin de dire que nous arrangeâmes en un clin doeil cette affaire qui ne pouvait que porter une grave atteinte au prestige national.
Cependant, la personnalité de Poincaré était si forte, l'influence de Briand, son grand électeur, était si considérable, que Poincaré fur élu à une très forte majorité. Je fus chargé d'aller trouver Pams et de l'amener dans un salon du Palais de Versailles où se trouvait Poincaré pour une réconciliation qui se fit sans difficulté. En sortant, Je croisais Clémenceau qui me jeta un regard chargé de ressentiment et je devais éprouver par la suite que ce ressentiment était farouche.
Le Ministère Poincaré où j'étais passé, à la suite de la démission de Millerand et de la nomination d'Albert Lebrun à la Guerre, du sous-secrétariat des Finances au Ministère des Colonies, était remplacé par un Ministère Briand. Ce dernier me demanda de prendre le portefeuille du Travail ; j'étais très flatté d'y prendre la succession de Viviani et de Léon Bourgeois, mais j'étais très attaché au Ministère des Colonies où je revins d'ailleurs plus tard, et j'insistais pour y rester. Ce fut en vain, les hasards de la combinaison ministérielle ne permirent pas de faire ce que la raison, pourtant, commandait et j'allais rue de Grenelle où le délicieux hôtel du ministère (l'ancien archevêché de Paris), ses boiseries blanches et or, son agréable parc, ne me firent pas oublier l'immeuble plus austère de la rue Oudinot.
Poincaré succédait à Fallières et durant le court interrègne de la Présidence de la République, le Président de la Chambre, Paul Deschanel, offrait aux journalistes parlementaires le dîner annuel traditionnel.
Comme toujours, madame Deschanel et le Président recevaient en grands seigneurs ; le dîner avait lieu par petites tables et les salons, sous une avalanche de fleurs, resplendissaient d'étincelantes lumières ; un essaim de jolies femmes avait été éparpillé à la présidence des tables et la mienne était présidée par une danseuse étoile de l'Opéra qu'on disait, à tort ou à raison, être du dernier mieux avec un puissant personnage politique. Le discours prononcé au nom du gouvernement devait tout naturellement être fait par le Président du Conseil. Au moment de nous mettre à table, celui-ci me fit signe de venir lui parler et il me dit à voix basse qu'ayant une extinction de voix complète il lui était impossible de parler et que j'aurai, à sa place, à prendre la parole au nom du Gouvernement. J'avoue que pendant cinq minutes, je sentis la sueur perler sur mon front ; il y avait là les deux Présidents de la République, celui du Sénat et de la Chambre, tous mes collègues du Ministère, des quantités de sénateurs et de députés et tous les journalistes parlementaires dont un certain nombre m'était farouchement hostile. Si Briand m'avait prévenu dans l'après-midi, j'aurais eu largement le temps de préparer mon allocution, mais là, j'étais vraiment pris de court. Je jugeais que le mieux était de m'ouvrir de l'aventure à mon aimable voisine, de m'excuser auprès d'elle, de prendre un crayon, et pendant le repas, de préparer sur son menu et sur le mien mon allocution. C'est ce que je fis et le moment venu, je subis sans trop de dommages l'épreuve de l'improvisation. Mais n'empêche que Briand m'avait privé d'une agréable conversation avec une fort jolie femme qui voulut bien me demander de conserver les deux menus en souvenir de cette soirée manquée.
Le Ministère Briand fut de courte durée, cinq ou six mois, et fut renversé au Sénat sur la question de la représentation proportionnelle, à laquelle, dans le Gouvernement, seuls Léon Bourgeois et moi-même étions farouchement hostiles.
Je ne fis pas partie du nouveau Cabinet présidé par Barthou. Le nouveau gouvernement était résolu à faire voter la loi de trois ans que je soutenais ardemment et le nouveau Président m'avait demandé, ce qui était naturel, de prendre le portefeuille de l'Instruction Publique, ce que j'avais accepté en principe, mais cette loi, qui en 1914 nous sauva de la défaite et nous valut la victoire de la Marne, rencontrait alors une très vive opposition à la tête de laquelle se trouvait Augagneur. Au dernier moment, Barthou le convainquit d'abandonner son opposition et de prendre le portefeuille qui m'était destiné ; la loi de trois ans était sauvée et moi j'étais laissé pour compte, mais je comprends parfaitement Barthou de m'avoir sacrifié, peut-être avec un peu trop de désinvolture, à une nécessité politique de premier ordre. D'ailleurs, si nous fûmes toujours avec Barthou d'excellents amis, il me jalousait un peu ; il soutenait toujours qu'il avait été le plus jeune ministre de la République et que c'était à tort qu'on m'attribuait ce titre. A la vérité, il n'avait ni tort ni raison, car s'il avait été, à 32 ans, le Ministre de l'Intérieur du Cabinet Méline, j'avais été à 31 ans membre du Gouvernement, mais je n'étais que sous-secrétaire d'Etat !
C'est pendant que je n'appartenais plus au Gouvernement que Pichon, alors, Ministre des Affaires Etrangères, me confia, à la fin de 1913, une bien intéressante mission au Maroc. Ce fut dans les conditions suivantes : on était tout au début de l'occupation militaire et Lyautey commençait à accomplir là-bas, avec une rapidité foudroyante, loeuvre de civilisation que son génie d'organisateur lui suggérait car plus encore qu'un grand militaire, Lyautey était un grand administrateur.
Naturellement, comme à peu près tous les militaires qui contribuèrent à donner à la France son empire colonial, Lyautey était en conflit avec la Commission de l'Armée dont j'étais à ce moment le rapporteur général ; on lui reprochait de gaspiller les crédits et d'entreprendre des opérations trop audacieuses, reproches classiques des parlementaires aux généraux. Je défendais Lyautey qui remplissait merveilleusement sa tâche, mais j'avais fort à faire pour préserver son oeuvre des atteintes qu'essayaient de lui porter les vétérinaires, les avocats, les médecins, les instituteurs et les syndicalistes de l'extrême gauche, mués par la seule vertu de leur nomination à la Commission de l'Armée en éminents stratèges.
Pichon, qui était ministre des Affaires Etrangères savait bien que Lyautey avait raison, mais il jugeait plus prudent de ne pas heurter de front l'extrême gauche ; il adopta une solution moyenne ; il me demanda de partir pendant quelques mois auprès de Lyautey avec des pouvoirs de contrôle suffisants. J'acceptai, mais la mission pour si intéressante qu'elle fut n'était pas des plus aisées à remplir. Je ne connaissais pas personnellement Lyautey, mais je savais qu'il avait un caractère difficile et je me demandais comment j'allais être reçu par lui. J'avais été précédé d'un télégramme du Quai d'Orsay qui était en même temps fort habile et fort net et qui me facilita beaucoup ma mission. Mon premier contact avec le général, à Rabat, où j'étais allé directement, amena des résultats qui dépassèrent toutes mes espérances. Je lui expliquai avec quelle volonté de faciliter sa tâche, je venais auprès de lui, et je me mis, ce qui pouvait paraître étrange pour un "missus dominicus" en quelque sorte sous ses ordres, afin de servir avec lui. Cette façon de procéder plut au chef qu'était Lyautey ; madame Lyautey, avec une bonne grâce charmante, me fit aménager une très coquette et confortable maison de bois à deux pas de la Résidence qui était alors l'ancienne légation d'Allemagne.
J'y étais le voisin du commandant Billotte qui fut par la suite Gouverneur de Paris et dont le fils, un bambin de quelques années à ce moment, était aux côtés du général Leclerc, lors de la libération de Paris et fut nommé par la suite général, puis député de la Marne. Je passais là trois mois environ, dans cette ville si captivante qu'est Rabat ; j'assistais à l'installation de la Cour d'Appel, présidée par un brave magistrat, qui venait directement de Paris avec sa femme et qui eut quelque peine à s'installer. Il sonna un soir de grande pluie à la porte de M. de Saint-Aulaire, Ministre de France au Maroc chez qui je dînais et nous vîmes arriver, trempé de pluie, ce couple sympathique que M. de Saint-Aulaire hébergea pendant quelques jours.
Après avoir travaillé à la Résidence même, je parcourus en automitrailleuse tout le Maroc, à ce moment accessible sur des pistes, puisqu'il n'y avait que vingt kilomètres de route, de Casablanca à Marrakech, de Marrakech à Meknès, à Volubilis, de Rabat à Petitjean puis au , puis à Fez, et enfin à Souk el Arba de Tissa, à 40 kilomètres de Taza. Pendant ce séjour, je me liai d'amitié avec tous les généraux qui devaient être les grands chefs de la Guerre de 14, Gouraud, Franchet d'Esperey, le général d'Albiez, le commandant Niessel qui commandait la garde du Sultan, le colonel (Scal) qui fut tué en octobre 1914, le colonel de Larderuelle et le colonel Laverdure qui devait, lui aussi, mourir héroïquement au Maroc même, au début de 1914. Comme on se sentait, à ce moment, fier de son pays et sûr de ces soldats d'élite, qui créaient, sur cette terre africaine une atmosphère de confiance où tous respiraient la gloire. J'ai fait, avec le général Gouraud, jusqu'aux montagnes de sel, la première partie de la marche sur Taza et j'ai vu avec quel courage, avec quel calme, avec quel sang froid, tous, officiers, sous-officiers, soldats, exécutaient les ordres qui leur étaient donnés, qu'on ne discutait pas parce qu'ils venaient de chefs en qui tous mettaient leur confiance. L'exemple d'un homme comme le général Gouraud pour ne citer que lui, qui dans son Quartier Général de Fez, au milieu de la population indigène (il y avait à ce moment à Fez 80 Européens sur 120 000 habitants), quelques mois après les émeutes sanglantes, travaillait à préparer les marches et les batailles prochaines et avec un parfait mépris du danger, fournissait son lourd labeur quotidien, aussi tranquillement que s'il avait été dans son cabinet de l'Ecole de Guerre à Paris, donnait aux troupes placées sous ses ordres, une confiance et une sécurité sans limites. Un tel exemple en imposait aussi aux indigènes, si sensibles aux manifestations de la force tranquille et juste.
J'avais déjà en parcourant la Tunisie et l'Algérie, éprouvé la fierté de la tâche civilisatrice accomplie par la France qui avait apporté, en dépit de certains colons, avec une liberté sagement répandue, l'enseignement, l'hygiène, le droit, le goût du travail ; de l'ordre, de l'organisation, et d'un mot, la prospérité et la richesse. Mais jamais comme au Maroc, je n'avais eu l'impression de puissance féconde et glorieuse, qui se dégageait de loeuvre accomplie par ces grands Français avec une rapidité qui tenait du prodige. Ma mission terminée, je revins en France en rapportant un livre sur "Loeuvre française au Maroc" et je n'eus pas de peine à faire partager mes sentiments à la Commission de l'Armée et à la Chambre. Désormais, Lyautey allait avoir le loisir de travailler en paix.