| Une mise au point de M.René Besnard sur les relations Franco-Italiennes
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Les touristes qui, sous la chaude lumière de Rome, parcourent, comme je viens de le faire une fois de plus, les artères de la ville éternelle, restent étonnés par l'ampleur de conception et par la force d'exécution des travaux qui donnent à la vaste cité un aspect d'incontestable puissance. Les vieux-amoureux des rues aux murs teintés d'ocre et des palais remplis de silence, de mystère et d'histoire, sont parfois déroutés, mais si le coeur se fend, par exemple, devant l'harmonie détruite de la Piazza Navona, naguère si séduisante par ses proportions, aujourd'hui quelque peu bouleversées, l'oeil se réjouît, en revanche, de voir renaître dans leur élévation les belles lignes du château Saint-Ange, tandis que l'esprit se sent satisfait des créations d'un urbanisme ultra-scientifique et moderne.
Et tandis que dans la vieille Rome, la, voie triomphale dégage les témoins splendides de la grandeur antique, sur l'autre rive du Tibre, dans le cadre admirable de la Villa Madame, le stade Mussolini, avec ses cent colonnes et ses prodigieux espaces, résume l'effort d'une génération formée à l'école du travail et du prestige.
Mais si, par les routes qui l'ont conduit du passé au présent de Rome, le Français accoutumé des pèlerinages aux antiques demeures, se laisse guider par son instinct jusqu'à la place Farnèse aux deux fontaines, et jusqu'au palais qui la limite, il est surpris, quand il en franchit le seuil, d'y trouver tant de. recueillement et de calme.
Et pourtant, c'est entre ses murailles magnifiques que s'élabore en partie, et devrait toujours s'affirmer vivante et rayonnante l'action diplomatique de la France ; le maître de céans actuel est un homme dont la jeune expérience est remplie de savoir ; il travaille, entouré de collaborateurs rompus aux affaires romaines, comme lui pleins d'intelligence et de dévouement, mais un chargé d'affaires n'est que provisoire, alors que l'intérêt de la France est permanent, et qu'il réclame des ambassadeurs qui durent, avec la pleine autorité qui s'attache seulement à la fonction. L'ambassade de France, à Rome, est en veilleuse, alors qu'elle devrait jeter sur la vie politique de l'Italie, la clarté d'un phare puissant. Cette demi-nuit est moins le fait des hommes que le résultat de circonstances auxquelles il faut de toute nécessité et sans délai, mettre fin.
On sait qu'après le départ du comte de Chambrun, la France, strictement attachée à ses obligations de membre de la S.D.N., n'a pas cru pouvoir accepter le libellé des lettres de créance qui constituait la reconnaissance de la souveraineté italienne sur l'Ethiopie, et c'est ainsi que l'honorable ambassadeur nommé par elle à Rome n'a pu rejoindre son poste.
Déjà, la politique des sanctions que la France avait dû, à raison de sa qualité de sociétaire, pratiquer, contre le sentiment d'une grande partie de son opinion publique, lui avait naturellement porté en Italie un coup redoutable, et comme il est humain de le faire, on se souvenait davantage des mesures de coercition qu'elle avait été contrainte de prendre, que des atténuations qu'elle avait fait apporter au principe même des sanctions.
L'Italie étant maîtresse de l'Ethiopie après une conquête analogue à beaucoup d'autres, et y étant définitivement installée, on pouvait penser que ce fait, que rien désormais ne modifiera, allait au moins permettre à l'Italie de reprendre des relations normales avec les pays sanctionnistes, et, qu'avec le temps, les destins vrais de la politique extérieure pourraient de nouveau suivre leur cours. Cette heure n'a pas encore sonné et la France se trouve à l'une des périodes les plus délicates de son histoire diplomatique, sans ambassadeur en Italie. Si on a, un instant, nourri l'espoir de mettre fin à cette situation impossible et insoutenable, par quelque ingénieuse combinaison, il faut se détromper, car une question de principe est posée et elle ne se résoudra que par une solution de principe. Des sentiments d'amour-propre mal compris et de faux prestige, ne peuvent empêcher le bon sens français de mettre fin à une abstention qui se manifeste au détriment des intérêts essentiels de notre pays.
Il ne s'agit pas de procurer à l'Italie, ce qui ne serait pas, après tout, une catastrophe, la joie qui lui sera évidemment causée par la reconnaissance de sa souveraineté impériale ; il s'agit encore moins de céder à je ne sais quelle pression inadmissible pour la France, ni à je ne sais quelle crainte d'ailleurs bien vaine ; il ne s'agit ni de reniement ni de soumission, mais tout sipiplement d'une mesure de bon sens, utile à nos intérêts et qui ne manquera pas, par surcroît, d'avoir un très heureux effet sur les relations franco-italiennes.
II serait, à l'heure actuelle, parfaitement, superflu de revenir sur des sanctions qui furent peut-être plus conformes à la lettre du pacte qu'à son esprit; les sanctions sont mortes, mais pourquoi ne pas en finir aussi avec leur séquelle ?
Sans doute, il ne s'agit, je crois pour personne, de réclamer de la S.D.N. dont le principe n'est pas en cause, et qu'il faut arpéliorer et sauvegarder, un acte de contrition et d'humilité, en lui demandant d'ériger en droit-ce qu'elle a jadis considéré comme un manquement aux obligations sociétaires, mais simplement de la presser d'être assez soucieuse des intérêts respectifs de ses membres pour leur donner la liberté d'agir au mieux de ces intérêts ; cette méthode ne nuira pas, au contraire, à la paix ; nul doute que la France ne profite de cette liberté pour reprendre en Italie une activité diplomatique normale, pour amener cette puissance à modifier sa position à l'égard de la S.D.N. et clans une large mesure à l'égard d'elle-même.
Jamais cette activité n'aura été plus indispensable ; depuis huit mois, en effet, l'Italie s'est rapprochée de l'Allemagne dans des limites qu'il est difficile de préciser, mais qui sont certainement assez larges et qui se placent à coup sûr sur un terrain assez solide. Il est à supposer que le sort des deux pays n'est pas lié, mais qu'une action commune, fortement organisée, est mise en oeuvre sur tous les champs diplomatiques de l'Europe. Contre son intérêt évident, l'Italie ne décourage pas les efforts de l'Allemagne sur l'Autriche, et elle ne semble même pas effrayée, devant la brièveté de la route qui conduit du Brenner à l'Adriatique et de l'Adriatique à la Méditerranée. Le travail efficace que l'Italie accomplit sur la Petite-Entente pour un rapprochement qui n'a jamais été découragé par la politique française, ne s'effectue plus au profit de la seule Italie, mais aussi à celui de l'Allemagne. En Espagne, enfin, l'action commune des deux nations tend à interdire l'installation du communisme et de l'anarchie et répond ainsi à des besoins idéologiques semblables.
Réserve faite de cette dernière considération, que trouve l'Italie dans son rapprochement étroit avec l'Allemagne ? Une assurance qui lui semble nécessaire contre des périls que je crois imaginaires, mais dont le désir s'explique par l'isolement dans lequel, le cas échéant, elle pense pouvoir se trouver.
Il est difficile, dans le cadre de cet article, d'examiner tous les problèmes que posent les rapports franco-italiens, mais il est possible de dire sans qu'il soit besoin de longs développements, que la France a un intérêt certain de ne pas laisser déséquilibrer complètement, au profit d'une autre puissance, l'axe de la politique franco-italienne, et à faire effet pour que l'Italie ne pratique pas sans contre-poids une politique où la logique a sans doute plus de place que le coeur. Le danger que fait naître pour la paix, la constitution en Europe de deux grands groupements de puissances qui peuvent devenir antagonistes, est si clair, qu'il faut tout faire pour éviter semblable péril. Si la France entend, comme c'est certain, l'écarter, sa politique sera probablement soutenue par celle du Vatican qui s'avère singulièrement perspicace ; elle constate, en effet, éclairée par une intelligente ambassade, et servie par les belles qualités de S.E. le cardinal Pacelli, que dans la démocratie française règne la paix religieuse la plus complète, tandis que dans un grand pays totalitaire; on lance d'ardents appels à la lutte contre le catholicisme.
Je suis bien convaincu que la paix n'est pas en danger, et le dernier discours du comte Ciano à la sincérité duquel je crois pleinement, en est pour moi une preuve nouvelle, mais il n'en est pas moins vrai que la France doit être partout présente. J'ai commis jadis, avec beaucoup d'autres, l'erreur de penser qu'on pouvait sans péril supprimer l'ambassade de France auprès du Saint-Siège ; nous nous sommes trompés ; la mise en sommeil prolongée de notre ambassade auprès du gouvernement royal d'Italie serait une faute plus grave encore, et seuls pourraient la commettre de gaieté de coeur ceux qui prétendraient dangereusement diriger la politique extérieure de la France par une mystique idéologique.
Personne, sans doute, ne peut avoir l'illusion de penser que la reconnaissance du fait éthiopien soit de nature à. modifier du jour au lendemain la politique actuelle de l'Italie ; il ne s'agit pas de cela pour le moment, et au surplus, un pays comme la France, ayant un immense désir de paix et ne nourrissant aucun dessein agressif, serait peu qualifié pour poser la question : « ou avec moi ou contre moi ? »
La diplomatie italienne sait avec une infinie souplesse s'adapter rapidement à des situations que la politique européenne se charge de fréquemment transformer ; essayons, pour notre part, d'avoir la même faculté d'adaptation. Malgré les circonstances, nous avons encore en Italie, dans les sphères dirigeantes, beaucoup d'amis ; dans le peuple) malgré les attaques vraiment trop excessives de certains jùurnault de la péninsule, on ne constate à l'égard de la France, aucune antipathie, et les nombreux touristes français qui sont d'ailleurs en ce moment pour l'Italie une abondante source de richesse, peuvent l'attester. Sachons mettre à profit cet état de choses pour en finir avec une situation qui constitue à la fois une atteinte permanente au prestige de l'Italie et un danger quotidien pour nos grands intérêts.
La reprise de notre influence, que notre qualité de membre de la S.D.N. ne peut pas nous obliger à sacrifier indéfiniment, est d'autant plus facile que la politique de la France n'est dirigée contre personne, ni contre l'Italie vers laquelle tant de raisons nous commandent de tourner des regards amicaux, ni contre. l'Allemagne sans le concours de laquelle la paix en Europe serait difficilement stable. Nous devons être à Rome, non pour dissocier, mais pour y faire entendre avec une grande fermeté dans toutes les circonstances la parole de la France, pour y dire très haut la fierté de nos alliances, celle de notre union avec les grandes démocraties américaine et anglaise, mais aussi celle de notre indépendance nationale, pour affirmer que si la France entend rester à l'avant-garde du progrès social, le désordre et l'anarchie n'y triompheront jamais, en un mot pour agir, et pour servir la paix dans le sens le plus noble du mot.
René BESNARD sénateur, ancien ambassadeur de France à Rome.